Il était une fois, il y a tant d’années, je posai mon premier regard sur toi.
Éblouissante, ensorcelante, satanée, tu me pris, vaincue, dans tes filets.
Et dire qu’ils racontent que le mariage ne dure pas...
Et dire qu’ils pensent que tu incites au divorce. Le mariage avec toi, c’est pour la vie.
Inextricable, tu le tisses.
Intoxicante veuve noire. Toxique.
Tu me fais si peur, pourtant tu es irrésistible.
Cela fait au moins 25 ans que chaque matin je te scrute, je te dévisage et j’ai une envie folle de te quitter, folle va. De t’abandonner. De te froisser.
Mais chaque matin, tu me prends dans tes bras et je finis par rester. Plus amoureuse que la veille et que demain, moins dégoûtée.
Belle. Incroyablement belle. Ma belle amie. Douce concubine. Farouche amante. La belle du Seigneur. Il paraît que même lui tomba sous le charme.
Caméléon jusqu’au bout des ongles, tu te maquilles, tu te pares, tu te travestis, tu te fonds toujours au décor. Quelles que soient les circonstances et peu importe les blessures profondes que la vie t’inflige ou les rides que le temps creuse sur tes flancs, tu exhibes, avec gloire et splendeur, tes cicatrices, telle une adolescente acnéique, sur ta peau cent fois reliftée. Tu es belle oui, je te le dis. Sublime de défiguration et de laideur. Balafre de mon cœur.
Vaniteuse. Arrogante. Tu le clames haut et fort à qui veut l’entendre, surtout aux touristes cons que tu rencontres et aux dupes que tu éprends de ta malédiction, que tu es éternelle, immortelle, intuable. Sept vies. Outrecuidante petite peste. Toi aussi tu vas mourir si tu continues comme ça. C’est Dieu qui nous fait, c’est Lui qui nous brise. Non. Ne meurs pas je t’en conjure. Je n’aimerais pas te survivre. J’en mourrais.
Politicienne déchue passée maître dans l’art de la déception et du mensonge. Profonde de sens, puits intarissable d’histoire, de culture et d’art. Tu fais pâlir tes voisines de jalousie et d’ignorance. Reine de la cuisine et des banquets à mille tables et des valses à mille feux. Inimitable oiseau de nuit, tu t’illumines d’artifices pour aller danser. Ton insoutenable légèreté m’agace mais tu m’emportes. Tu me grises. Arrête de louer ta propre diversité, tu frises la névrose.
Violente. Mais qu’est-ce que tu peux être violente. Tu es si petite pourtant. Gloutonne. Tu te nourris, « pantagruelle », de conflits, de discordes et de batailles. Rien n’est plus grand que toi. Au fond tu t’en contre-fous. Dix de perdus, dix de retrouvés. Les uns te quittent, les autres te vénèrent. Pourrie. Gâtée. Je te déteste. Parce que je préfère m’enfoncer avec toi que de devoir t’abandonner. Tu me shootes au danger, tu coules dans mes veines et je suis prête à affronter dans ma folie tous tes hasards, tous tes périls, comme un défi. Parce que tu es une survivante.
C’est de tes paradoxes que je suis tombée éperdument amoureuse. Ma mie. Ma folle.
Baptisée perle, tu te vois inlassablement misée, pariée, échangée, tel un butin, tu te laisses faire et tu oublies que tu es un trésor.
Impuissante, à présent tu te fais sauvagement violer, vandaliser, déchiqueter, tu ne sais plus à quel Dieu te vouer, quelle religion prier. Il me semble que tu es fatiguée, que tu n’as plus la force de te battre. Que va-t-il me rester de t’avoir aimée ? Secoue-toi ! Bouge-toi !
Tu as le vertige, tu dérives, tu agonises. Je suis figée et je te vois livide, grise, boursouflée, morte-vivante, mort-née, cadavérique. Mais je ne fais rien. Parce que je suis lâche, parce que je suis égoïste et je ne pense qu’à moi. Parce que tous ceux qui ont essayé avant moi, tu les as engloutis, mâchés et crachés éteints mais je l’espère pas en vain.
Tant pis pour toi. Je m’en vais. Tu es suicidaire. Crève seule.
Non, je ne peux pas. Je reste. Je me déteste. Je te vénère. Je t’ai fait le serment que ce lien tiendrait jusqu’à la fin des temps.
Beyrouth, je t’aime.
« Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse, ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse, celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur, et qui, dans ses deux mains, a réchauffé mon cœur ». (Charles Baudelaire).


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