Le nouveau batonnier, Georges Joreige, saluant les avocats réunis dans la salle des pas perdus. Il est entouré de son prédecesseur, Nohad Jabre (à gauche), et du leader des Kataëb, l’ancien président de la République Amine Gemayel (à droite). Photo Sami Ayad
Alors que les indépendants devaient constituer le poids déterminant des élections de l’ordre des avocats de Beyrouth, ce sont les colorations politiques qui ont défini hier, presque exclusivement, l’élection du nouveau bâtonnier Georges Joreige.
Soutenu par le 14 Mars, cet avocat membre du parti Kataëb, qui a également bénéficié de l’appui du Parti socialiste progressiste, a remporté la bataille largement avec 2 662 votes sur son rival du 8 Mars, Fadi Barakat, membre du Courant patriotique libre, qui a recueilli 1 439 voix.
Cette victoire écrasante, à plus de 1 200 voix d’écart (un fait peu fréquent), a été fièrement saluée par le leader des Kataëb, le président Amine Gemayel, et le député Samy Gemayel, tous deux présents à l’annonce des résultats, pour féliciter chaleureusement « leur candidat ».
Ils ont néanmoins veillé à mettre l’accent sur la primauté de la qualité d’avocat et des intérêts de l’ordre sur toute appartenance politique, tandis que le nouveau bâtonnier a déclaré qu’il n’est « le représentant légitime d’aucun parti, ni le délégué de quelque mouvement, ou courant, ni l’ambassadeur d’une partie déterminée ». « Dès cet instant, je prends congé de mon environnement (familial et politique, NDLR) pour me consacrer entièrement, pendant deux ans, aux affaires de l’ordre », a ajouté Georges Joreige.
Déception...
S’il a centré son discours sur son autonomie de manœuvre, c’est que rarement un bâtonnier, du moins dans l’histoire récente de l’ordre, n’était ainsi issu d’un parti politique, au sens strict du terme.
Quoi qu’il en soit, cette insistance à valoriser son indépendance n’a pas estompé la déception de plusieurs avocats qui continuent de préconiser une liberté totale de manœuvre de l’ordre, celui-ci devant recouvrer un rôle de « levier de la société », de plate-forme transcendantale du droit.
Si cette tendance, du moins ce souhait, prévaut parmi les avocats, les raisons pour lesquelles elle ne s’est pas reflétée au niveau des résultats seraient en grande partie liées à la multiplicité des candidats indépendants.
Rappelons en effet que onze candidats se sont présentés au premier tour (à l’issue duquel les quatre nouveaux membres sont élus), dont sept étaient aussi candidats au poste de bâtonnier (qui est élu au second tour).
Les indépendants desservis par leur nombre
De ces sept, les noms de trois candidats indépendants relativement forts avaient émergé : André Chidiac, connu pour son allégeance au Bloc national, mais aussi pour une certaine polyvalence relationnelle qui lui a valu l’appui de plusieurs anciens bâtonniers ; Aziz Torbey, patron d’un bureau respecté, frère de l’homme d’affaires Joseph Torbey, mais le seul des candidats sérieux au poste de bâtonnier à n’avoir jamais été membre du conseil de l’ordre – c’est la première fois d’ailleurs qu’il menait campagne. Les banquets qu’il a offerts lui ont valu une visibilité, mais aussi la circulation hier d’un SMS anecdotique envoyé par un numéro inconnu, appelant les avocats à « faire un choix à la hauteur des réceptions offertes par Aziz Torbey ».
Le troisième candidat indépendant, Nader Gaspard, a finalement été le seul non-partisan à remporter le premier tour, pressenti d’ailleurs par de nombreux observateurs comme le candidat indépendant ayant le plus de chance de percer le jeu politique en vigueur.
Les résultats du premier tour se sont en somme présentés ainsi : Georges Jreige (2 341 voix) ; Samih Becharrawi, membre des Forces libanaises, candidat au seul poste de membre, soutenu par le 14 Mars (2 132 voix) ; Fadi Barakat (1 612 voix) ; et Nader Gaspard (1 441), ayant devancé de près Hussein Zbib, candidat du mouvement Amal, élu membre suppléant avec 1 458 voix. « Ce sont les têtes blanches, les avocats de l’ancienne génération qui nous ont fait échouer », déplore Mohammad Moussawi, avocat d’Amal, se désolant d’une tradition peu favorable à la participation des musulmans. Le député Neemetallah Abi Nasr, du bloc du Changement et de la Réforme, a déclaré par exemple à L’OLJ son appui à Fadi Barakat et à Aziz Torbey.
Retrait controversé
Dans l’intermittence d’une quinzaine de minutes qui séparent le premier tour du second, des tractations rapides se sont déroulées pour décider des candidatures au poste de bâtonnier. La candidature de Georges Joreige, tête de liste au premier tour, ne faisant pas de doute, l’enjeu a été donc de décider qui de Fadi Barakat et de Nader Gaspard devait se présenter au second tour, d’autant que l’écart entre les deux était étroit et que le second, indépendant, avait peut-être plus de chances de combler l’écart de près de mille voix avec Georges Joreige (le même écart qui devait se confirmer d’ailleurs au second tour). Mais ces tractations se sont achevées sur la décision de Nader Gaspard de se
retirer de la bataille.
Réunis dans la salle des pas perdus, certains avocats n’ont pas caché leur déception ni leur scepticisme à l’égard de l’indépendance de ce dernier. Un message diffusé sur les téléphones mobiles à partir d’un émetteur « Lawyers » (avocats), appelant tous ceux qui ont élu Nader Gaspard à élire le candidat du 8 Mars, a nourri ces doutes, entretenus par ailleurs par les avocats aounistes. Par exemple, Georges Nakhlé, actuel membre du conseil de l’ordre, et membre du CPL, a clairement affirmé à L’OLJ, alors qu’il venait de déposer son carton dans l’urne, que « Nader Gaspard s’est retiré en faveur de Fadi Barakat ». D’autres faisaient circuler des informations sur une réunion entre Gaspard et André Chidiac, à l’issue de laquelle ils auraient décidé de transférer leurs voix au candidat aouniste.
Toutefois, les résultats du second tour (même écart entre les deux candidats du 14 Mars et du 8 Mars, et surtout une baisse du nombre de voix recueillis par le second, Fadi Barakat, en comparaison avec le premier tour) indiqueraient que ce dernier n’a pas bénéficié d’un transfert de voix de la part de Nader Gaspard.
Gaspard à « L’OLJ » : « Je n’ai pas voté au second tour »
Interrogé par L’OLJ sur les raisons de son retrait, ce dernier a d’abord affirmé que sa décision « n’a visé à servir aucune partie ». Expliquant qu’il n’est pas adepte « des héroïsmes illusoires », il aurait jugé que le nombre de voix recueillies lui accordaient « une légitimité de membre, pas plus ». Examinant d’ailleurs « les circonstances » qui se présentaient, il aurait refusé de tenter le coup à la place de Fadi Barakat – même si cette option aurait été posée lors d’un aparté entre Nader Gaspard et Georges Nakhlé, précédé par ailleurs d’un autre avec Samih Becharrawi. Il aurait ainsi été dissuadé par la baisse du taux de participation au second tour, annoncé par le départ d’un grand nombre « d’indépendants, de doyens, mais aussi de nos frères chiites » à l’issue de l’annonce des résultats du premier tour. Et enfin, une déclaration qu’il présente comme gage de ses propos : « Ni moi ni les soixante avocats qui forment le noyau dur de mon équipe n’avons voté au second tour, faute de temps... ».
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