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Liban

Militante contre la peine de mort, Antoinette Chahine lutte « pour l’homme »

Interview Condamnée à la peine capitale au Liban en 1997 dans l’affaire de l’église Notre-Dame de la Délivrance de Zouk, puis acquittée, la militante contre la torture et la peine de mort insiste sur la foi, l’espoir et l’amour qui sous-tendent sa lutte pour l’homme.
31/10/2013

« Torture, injustice, peine capitale »... Antoinette Chahine insère rarement ces trois mots dans la conversation. Le cas échéant, elle les formule dans le même ordre, avec une fluidité qui lui est caractéristique, mais seulement pour justifier sa longue lutte pour l’abolition de la peine de mort.


Jamais pour raviver le récit de son calvaire commencé en 1994 et qui devait se poursuivre jusqu’en 1999. Des 48 jours de supplice passés au ministère de la Défense en mars 1994 dans le cadre de l’enquête sur l’attentat contre l’église de Zouk, puis des huit jours, décrits comme les plus durs de son existence, qu’elle a passés trois mois plus tard au commissariat de Jounieh, interrogée sur l’assassinat du père Semaan Khoury au couvent de Ajaltoun en 1992, elle ne retient aujourd’hui que ce constat simple : « La soif est encore plus atroce que la douleur. »


De la torture physique et morale qu’elle a endurée sans fléchir, afin de ne pas produire un faux témoignage contre son frère, membre des Forces libanaises, présent alors à l’étranger, elle ne transmet que cette force silencieuse qui l’a guidée : « La foi, que m’a confiée ma mère. » Ce legs, qu’elle insère régulièrement dans ses propos, résorbe tous les chocs, tous les coups, comme celui de sa condamnation à mort par la cour criminelle du Mont-Liban, à la peine capitale commuée en détention à perpétuité. « Incapable de bouger ni de parler pendant un mois » après l’écoute de la sentence qui lui avait été communiquée par sa mère, cette épreuve aura balayé sa naïveté. « Je ne savais pas à l’époque que la justice pouvait opprimer des innocents », énonce-t-elle.


Elle trouvera néanmoins en l’avocat Badawi Abou Dib, éminent pénaliste qu’elle continue de saluer, la confiance d’aller de l’avant dans la procédure judiciaire pour défendre son droit jusqu’à son acquittement en juin 1999 par la cour criminelle. Un acquittement soutenu par le rapport d’Amnesty International publié en 1997, ayant pour titre : « Antoinette Chahine, torture et procès inéquitable ».
Elle trouvera également dans les mots de Fifi Abou Dib, qui écrira en 2007 son histoire dans l’ouvrage Crime d’innocence, la force d’affronter, dans les confins de son périple, ses souffrances inavouées. Le Quai d’Orsay lui offrira une bourse d’études à Paris, où elle séjournera pendant deux ans, jumelant ses études de lettres à la Sorbonne à ses témoignages pour les droits de l’homme.

 


Le poids inestimable des erreurs judiciaires
Mais la douleur, ou son souvenir, demeure. Indicible. Les yeux noirs grands ouverts d’Antoinette paraissent fixer des pensées, des images, ou des arguments qu’elle veut transmettre avec un souci de précision. « Permettez-moi de vous énumérer clairement les trois raisons pour lesquelles je milite, depuis mon acquittement, pour l’abolition de la peine de mort », affirme-t-elle à L’Orient-Le Jour. « D’abord, l’étroitesse de la prison est plus dure que mille exécutions. La prison à perpétuité est tellement amère que l’on en vient à implorer la mort ; ensuite, nul n’a le droit de tuer; enfin, et c’est l’argument qui me concerne directement, les erreurs judiciaires ne pourront être rectifiées si la peine de mort est maintenue », précise-t-elle.
Ses grands yeux noirs saillants s’animent alors, accompagnant une gestuelle qui s’éveille, lorsque la conversation s’éloigne des périples passés.

 

(Pour mémoire : La belle leçon de Badinter)

 


Témoignage au Sénat
Elle décrit alors son affairement sur les tribunes du monde pour plaider l’abolition de la peine de mort. C’est la même énergie qu’elle continue de déployer depuis le Congrès mondial contre la peine de mort auquel elle participait à Strasbourg au lendemain de son acquittement, jusqu’à son récent passage il y a quelques semaines au Sénat et à l’Assemblée nationale en France pour apporter son témoignage lors d’un séminaire sur la peine capitale dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb, organisé à l’initiative de l’association « Ensemble contre la peine de mort » (ECPM).
Elle veut expliquer aux familles des victimes qui réclament la peine capitale la cruauté de l’injustice, lorsque l’accusé est innocent. Une cruauté équivalente à celle du crime en soi, et que nul ne devrait subir. Elle dénonce dans ce cadre les réactions instinctives et le recroquevillement qu’entretient l’absence de l’État.
C’est le message qu’elle veut transmettre aujourd’hui aux jeunes élèves, dans le cadre d’un projet de sensibilisation dans les écoles libanaises à l’abolition de la peine de mort. Ce projet est parrainé par l’ECPM et mené par le Mouvement civil pour l’abolition de la peine capitale, avec le financement de l’Union européenne.

 

(Pour mémoire : L’abolition de la peine de mort, un combat qu’Ibrahim Najjar a fait sien)

 


Son mari et ses deux enfants, « une récompense »
Antoinette Chahine sait la valeur des esprits jeunes, mus par cet espoir brut que la torture et la condamnation ont limé. S’il arrive aujourd’hui que ses yeux larmoient, c’est que ses pensées se portent sur la petite famille qu’elle a fondée : son mariage le 15 août 2003 avec Joseph Saliba, « un homme exceptionnel », directeur d’une école technique à Jbeil où elle habite, est « un don du ciel, une récompense parce que j’ai porté ma croix dans le bonheur », affirme-t-elle, se souvenant avoir enseigné dans la prison de Baabda dans le cadre du programme de lutte contre l’analphabétisme.
Il lui a fait don de deux enfants qui lui ont fait comprendre « la douleur ressentie par ma mère lorsque je me trouvais derrière les barreaux ». C’est pour eux qu’elle veut rendre justice aux opprimés. C’est avec eux qu’elle veut « aider à défendre l’homme ». Ils en sont conscients, elle leur a expliqué ses souffrances. Souvent, ils l’aident à faire sa valise à la veille d’un départ pour une conférence, et dédient à leur mère leurs prières. Leurs murmures rejoignent les centaines de lettres qui parvenaient à Antoinette de par le monde en guise de soutien lorsqu’elle se trouvait en prison.
La lutte qu’elle mène transcende le tumulte identitaire et politique, même si elle oublie de mettre en valeur l’exceptionnel humanisme de son parcours, celui d’une douleur purgée de haine.

 

Pour mémoire
Peine de mort : des Libanais exposent leur combat devant l’Assemblée nationale et le Sénat français

Des élèves de première se mobilisent contre la peine capitale, avec l’AJEM

 

La peine de mort, une justice qui assassine ?

 

II- La peine de mort au Liban : des familles de victimes et un condamné témoignent

 

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Daniel Lange

Comment s'appelle le Juge qui l'a condamné?

M.V.

Qui était les commanditaires de l'époque ...? facile a vérifié...! qui étaient les exécutants leurs comparses au Liban ... et tout ce beau monde à échappé à la justice....!

Sabbagha Antoine

Article choquant , révoltant et que de personnes comme Antoinette Chahine souffrent toujours dans nos geôles au nom de l’injustice à cause de certains juges influencés par la politique ou l’argent .




Antoine Sabbagha

SAKR LOUBNAN

CONDAMNÉE PAR LA " ECITSUJ " DE CE TEMPS ! BRAVO MADAME, ALLEZ DE L'AVANT ! AVEC VOUS !

Halim Abou Chacra

Ce sont les criminels laquais de la criminelle tutelle syrienne qui ont monté l'affaire de N-D de la Délivrance, qui ont torturé et condamné cette femme à la peine capitale, qui méritent de sentir la mort les ronger tout au fond de leur conscience et jusqu'à le dernière minute de leur vie.

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