Dans sa formulation la plus générale, la modernisation est le processus systématique à travers lequel les sociétés changent fondamentalement et franchissent les frontières d’un modèle passablement traditionnel à un modèle plus ou moins moderne. Elle suppose l’opposition dichotomique de deux types, disons A et B, la société traditionnelle et la société moderne. Des couples asymétriques reviennent constamment, dont le premier désigne la tradition et le second la modernité : culture paroissiale contre (versus) culture cosmopolite, émotivité vs rationalité, individu vs collectivité, solidarité mécanique vs solidarité organique, statut vs contrat, relations sociales primaires (parentales ou tribales) vs secondaires (de classes en compétition), autorité traditionnelle vs légale, communauté vs société... Dans cette perspective, nous pouvons dire que la société arabe demeure une société profondément traditionnelle.
C’est grâce à l’essor des médias de masse que l’information médiatique a pris une place sans cesse croissante à l’intérieur du monde arabe postmoderne. Ce sont ces médias (chaînes satellites et consorts) qui produisent de plus en plus les événements. L’importance et l’intensité de ces événements dépendent de plus en plus de la couverture médiatique. L’événement façonne la nouvelle, tandis que la nouvelle crée l’évènement. Phénomène que nous avons pu observer de près durant la révolution du Cèdre, et qui fut bien analysé par le camp opposé pour être plus tard instrumentalisé. La place sans cesse grandissante que prennent les mass médias dans nos sociétés arabes postmodernes engendre un processus de dissolution de la réalité. L’invasion de l’information dans notre vie quotidienne, dans des sociétés principalement rurales, analphabètes et non industrialisées, a remplacé la fiction d’hier. L’information est de plus en plus libérée des tabous et des critères normatifs. Certains voient dans cette prépondérance des communications la mise en place d’une imposante sphère publique vraiment représentative des volontés communes, tandis que d’autres y perçoivent les premiers indices d’un dérapage quasi inévitable vers l’anarchie ou, du moins, vers une forme de terrorisme anarchisant.
Or le monde arabe est un monde uniquement consommateur de ce qu’on appelle la « techno-science du marché ». Ainsi s’opère devant nos yeux cette conjonction étrange, entre un monde technologique hyperconnecté et un social profondément ancré dans la tradition. L’« homo arabicus » se trouve d’un coup privé de sa fonction symbolique. Ce monde nouveau lui est profondément étranger. Seule une minorité « occidentalisée », parfois, voire souvent pointée du doigt, digère le processus. Devant cette machine d’homogénéisation, apparaît le radicalisme religieux, qui est en fait le fruit de la postmodernité. Les nouvelles formes de religiosité, qui n’ont rien à voir avec l’islam traditionnel, imposent une certitude sans croyance. Face à l’incapacité vécue de pouvoir participer activement à la société techno-science du marché, les islamistes de tout bord ont recours à la violence aveugle. Aveugle, car elle ne porte pas une vision, une alternative, un contreprojet. Ce qui fut le cas par exemple du communisme face au capitalisme. Ce qui peut nous pousser de traiter cette violence postislamique, absente de sens, de postnihiliste. Le chaos au-delà du chaos. L’islam radical considère que tout ce qui l’entoure est pourri et malsain. Il tente de détruire le monde en ne sachant pas trop quoi en faire en cas de réussite. La tâche philosophique depuis Nietzsche consiste à savoir comment répondre au nihilisme, depuis que Dieu est mort. Comment réagit le monde arabe postmoderne face à cette terrible vérité, celle de la fin des grands récits. Nous pourrions décrire aujourd’hui trois postures : La première est celle d’el-Qaëda. La plus grande nébuleuse anarchisante du monde. Cette mouvance dite terroriste utilise les ressources technologiques que lui offre le marché capitaliste. Le jihad devient la pensée avant-gardiste du nihilisme. La seconde est celle du Hezbollah et dans un cadre plus large de l’Iran des mollahs. Cette mouvance dite aussi terroriste est profondément antioccidentale, mais semble s’être étatisée. Le programme nucléaire iranien est la symbolique de son intégration dans la société de la techno-science. Elle a récupéré une partie de la dialectique marxiste sans pour autant rejeter les règles du marché. La troisième est celle de Dubaï. Comment un tel modèle, différent des schémas occidentaux traditionnels, souvent critiqué et qualifié d’autocratique et paternaliste a-t-il réussi à construire une ville globale sans parcourir les stades classiques de la modernité? La réponse demeure énigmatique. Mais, dans les trois exemples cités, il s’agit bien de modèles de sociétés traditionnelles avides de la techno-science du marché. Une aventure à suivre avec modération.
Peter GERMANOS


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef