On se relève, on bataille, on désespère, on respire. Un grand coup. Des coups de pourquoi, des hachures de comment démesurés, du n’importe quoi. On se lasse, on s’enlace, on se délaisse. On s’invente une vie... ailleurs. Au loin. N’importe où, et pas ici.
Ici Beyrouth, reconstruction décousue, un monde à refaire. Des bâtiments qui s’écroulent. Des bateaux à la mer. Des vies intermittentes. Pas de lendemains à connaître. Juste des vies qui passent et qui laissent des empreintes sur des bancs vides. Au jour le jour. Angoisse. Moment présent. Maintenant. Et puis... puis rien...
Recherche d’emploi. Chômage. Vide, des offres qui ne tiennent pas debout. Tête d’ahuris. Tête à claques. Une chansonnette dans ma tête. « Lalalala » au pays des merveilles. Encore ce foutu silence qui tambourine sur mon cortex.
On se pose des questions. On trouve des réponses dans un livre de cuisine. On marine une sauce. On continue de tourner la spatule jusqu’à l’épuisement. On garde le rythme, sinon tout s’abat. Le moral. La joie de vivre. Tout, ce tout qui n’est pas grand-chose. Ce tout qui se noie dans l’anxiété du quotidien. De ce qui va venir. Plus tard. Trop tard.
On se fait la guerre. On s’aime. On se hait. On discute du sexe des anges. On se méprise. On est mille, un million, ou six milliards. Qu’importe. L’important est un jeu. Des marionnettes, des pions, des « va faire ça » qui reviennent sans se poser de questions. Des points d’interrogation. Exclamations.
On s’épouse. On se dit oui, on fanfaronne. On dépense. Feux d’artifice glamour et robes à paillettes. Grand gâteau et invités chics. Qui attrapera le bouquet ? Célibataire ? Amante ? Cocue ? On rigole, on en rigole même. Un jeu social établi par ceux qui veulent plus. Plus d’affection. Plus d’amour. Plus de chair. Ou juste le moment surprenant de la conquête. Conquise. On observe. On médit. On contemple des couples qui passent leur temps sur leur téléphone plus qu’en face à face. Regarde-moi dans les yeux, échappatoire. Embrasse-moi. Non ! Pas d’« emoticon » s’il te plaît.
On accepte. On se tait. On fait avec. La tête baissée. L’assouplissement de la dignité qui se courbe de plus en plus avec les heures qui passent. Affable. Fatiguée et fatigante. Déraisonnée. Dérisoire. On parle de tout et de rien. De cette première pluie qui vient de tomber et jamais de l’essentiel. On se dit que demain, oui, peut- être, on discutera d’Épicure et du contentement. On lira un livre. On fera des projets à venir. On ira en voyage. On s’achètera un terrain dans les montagnes. On construira une cabane. On se tiendra la main. Et... on fera un enfant.
Mais ici... Ici, c’est Beyrouth, et on ne tient plus debout. « On » pronom personnel. Face à un texte très personnel. Sorti de mes tripes. Que j’accouche. Non avorté.
Je présente en offrande à vos pieds ce qui reste de moi.
Je marche. Je me bats. Je respire. Je maudis Beyrouth et tout ce qui vient avec. Je respire de nouveau et j’adore tout ce qui vient avec. Je me perds. Entre ces impasses qui n’ont ni queue ni tête et ces projets que je n’achève pas. Je m’assois. Et je vous écris !


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