« (...) Tu ne peux pas encore éprouver ce sentiment. Tu l’éprouveras quand tu seras adulte, le jour où tu rentreras d’un long voyage, après une longue absence et où, en t’accoudant un matin au parapet du navire, tu verras à l’horizon les grandes montagnes bleues de ton pays. Tu éprouveras alors ce sentiment dans la vague de tendresse qui emplira tes yeux de larmes et t’arrachera un cri du cœur. Tu l’éprouveras dans quelque ville lointaine, lorsque ton âme te poussera soudain, dans la foule inconnue, vers un ouvrier inconnu que tu auras entendu, en passant près de lui, prononcer un mot de ta langue. Tu l’éprouveras dans l’indignation douloureuse et orgueilleuse qui te fera monter le sang au front quand tu entendras un étranger injurier ton pays.
« Ce sentiment sera plus violent et plus fier lorsque la menace d’un peuple ennemi soulèvera une tempête de feu sur ta patrie, lorsque tu verras partout des armes frémissantes, des jeunes gens accourant par légions, bénis et encouragés par leurs pères, tandis que leurs mères leur diront : “Adieu ! Soyez vainqueurs !” Tu l’éprouveras si tu as la chance de voir revenir ces soldats victorieux dans ta ville. Leurs régiments seront clairsemés, en haillons, épuisés, effrayants, mais dans leurs yeux resplendira la victoire et leurs drapeaux, déchirés par les tirs ennemis, flotteront au-dessus de leurs têtes. Ils seront suivis par un immense convoi de compagnons valeureux, qui lèveront leur tête bandée et leurs moignons, au milieu d’une foule exaltée qui les couvrira de fleurs, de bénédictions et de baisers.
« Alors tu comprendras ce qu’est l’amour de la patrie, tu éprouveras ce qu’est la patrie (...). La patrie est une chose si grande et si sacrée que si, un jour, je devais te voir revenir sain et sauf d’une bataille menée pour son salut, mais que je venais à savoir que tu n’es encore en vie que pour t’être caché devant la mort, moi, ton père qui t’accueille avec un cri de joie quand tu reviens de l’école, je t’accueillerais avec un sanglot de douleur. Et bien que tu sois ma chair et mon âme, je ne pourrais jamais plus t’aimer, et je mourrais avec ce poignard dans le cœur.
Ton père. »
* Tiré de « Cuore » (1886), ouvrage d’Edmondo De Amicis
(texte envoyé par Élie Ziadé).
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