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Nos lecteurs ont la parole

Je t’aime, moi non plus, mon Liban

Louis INGEA
Vais-je me considérer comme faisant partie de ces Libanais qui, en ces temps de déréliction, sont tristes à mourir ? Je me le demande tous les jours. Et tous les jours, telle une rage que l’on refoule, je me refuse à le croire.
Dans ce pays qui est le mien et à mon corps défendant, j’ai vécu longtemps en marge de sa véritable identité. Lambeau de territoire qui se targue d’être le pays du lait et du miel, mais qui n’aura pas cessé de patauger dans le bouillonnement des civilisations en formation autour de lui.
Quoique beau et d’aspect lumineux, en bordure d’un rivage d’un bleu indéfinissable, il s’est trouvé, hélas, au croisement de toutes les routes et de toutes les contradictions. Il a dû nourrir des êtres aux gènes tumultueux, indisciplinés, incapables de se fixer un horizon quelconque, confondant en permanence ouverture béante et appétit démesuré.
Nos origines sémitiques, autogreffées de génération en génération, ne pouvaient porter que le fruit pourri dont nous avons hérité jusqu’à nos jours. C’est ainsi que, passant du Phénicien sémite au sémite arabe, la population du Liban,
macérée pendant des siècles dans le jus des débrouillardises institutionnalisées en savoir-faire, a fini par considérer la ruse comme l’expression majeure de l’intelligence humaine. Dans ces conditions, nulle spiritualité, nulle culture véritable ne pouvaient prendre corps à travers la conscience collective d’une population.
Ni éthique ni créativité n’auront marqué durablement ici l’évolution des cerveaux. Pas même les valeurs sacrées telles que la religion, pourtant nées sur nos rivages par je ne sais quel privilège.
Ces idées-là, avant de se déprécier à leur tour dans le tourbillon de la modernité et du mondialisme économique, ont tout de même fleuri ailleurs sur la planète et provoqué l’essor des découvertes, tant scientifiques que sociales, dont se nourrit finalement si mal de nos jours le monde occidental. Il est vrai que ce dernier, en état de décadence accélérée, due à trop de confort, trop de biens de consommation, trop de jouissances charnelles, générant inévitablement individualisme et égoïsme, est tout autant à plaindre parce que devenu désespérément veule... Au moins, reconnaissons-lui d’avoir réalisé le succès matériel du volet humain.
Tandis que chez nous, c’est le plagiat continu des us et des coutumes des autres. Activité nécessaire peut-être, mais nullement suffisante pour l’établissement d’une harmonie sociale ou d’une paix des cœurs et du comportement.
Ne cherchons donc pas plus loin l’explication de toutes les faussetés qui constituent notre pain quotidien. Si la politique, chez nous, est un exercice abject, si nos responsables ne méritent que mépris, si la justice en toute chose est bafouée jusqu’à la caricature, c’est l’analyse rapide évoquée ci-dessus qui le confirme.
Alors, trêve de plaintes et de jérémiades, surtout dans une presse dont les articles se suivent et se ressemblent à s’y noyer.
Nous nous trouvons en ce moment au creux de la vague dans tous les domaines. Ne nous reste que l’espoir de voir éclater un événement exceptionnel, une catastrophe majeure, une tornade dévastatrice, pour qu’au sortir de la tourmente, pour ceux qui resteraient vivants, il y ait repentir, prise de conscience et nouveau départ.
L’histoire du cosmos est le déroulement d’une irrésistible évolution par à-coups, violente et déconcertante, mais décidée à aller jusqu’au bout du phénomène-vie. À l’intention de tous ceux qui se poseraient la question, je confierai que le maximum de vie n’est qu’une « montée de conscience », un envahissement de la matière par l’esprit. La beauté, l’art, la culture ne sont pas autre chose que la timide manifestation d’un tel aboutissement.
Ouvrons l’œil. Car, si nous devions subir, ces quelques jours, une explosion magistrale susceptible de modifier la marche du monde actuel, prions la force divine d’épargner le plus possible ceux qui ont gardé le cœur pur, ceux qui ont conservé la foi et le courage, et qui seront capables de pardonner, de reconstruire et de réaliser un jour ce règne tant attendu de l’humanisme, de l’intelligence et de la paix...
Ce jour-là, seulement, nous pourrions enfin dire sans sous-entendu : « Je t’aime, mon Liban ! »
À moins que, connaissant la versatilité de l’Oriental et son aveuglement devant les grandes options, je doive me résoudre à ne pas me faire trop d’illusions.

Louis INGEA
Vais-je me considérer comme faisant partie de ces Libanais qui, en ces temps de déréliction, sont tristes à mourir ? Je me le demande tous les jours. Et tous les jours, telle une rage que l’on refoule, je me refuse à le croire.Dans ce pays qui est le mien et à mon corps défendant, j’ai vécu longtemps en marge de sa véritable identité. Lambeau de territoire qui se targue d’être le pays du lait et du miel, mais qui n’aura pas cessé de patauger dans le bouillonnement des civilisations en formation autour de lui.Quoique beau et d’aspect lumineux, en bordure d’un rivage d’un bleu indéfinissable, il s’est trouvé, hélas, au croisement de toutes les routes et de toutes les contradictions. Il a dû nourrir des êtres aux gènes tumultueux, indisciplinés, incapables de se fixer un horizon quelconque, confondant en...
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