Dans un entretien effectué par François Clemenceau pour Le Journal du dimanche et publié hier, M. Joumblatt a déploré le fait que l’on oublie ainsi « qu’avant les 1 300 morts de l’attaque chimique du 21 août, il y a eu plus de 100 000 morts, des milliers de torturés, des millions de Syriens déplacés dans leur propre pays, plus de 800 000 réfugiés chez nous au Liban et des villes entières complètement détruites ».
« Dans le jeu des grandes puissances, il y avait un conflit d’intérêts sur l’avenir de la Syrie avec les Russes et les Iraniens, d’un côté, les Américains et les Européens, de l’autre. Le seul à avoir pris une position courageuse, c’est François Hollande. Bachar a accepté les inspections qui précéderont peut-être la destruction de son arsenal chimique, mais c’est comme s’il était blanchi pour les autres crimes avec une autre supercherie qui s’annonce : le dialogue à Genève prévu pour novembre, la fameuse solution d’un gouvernement transitoire qui prendrait toutes les prérogatives du pouvoir d’Assad », a indiqué M. Joumblatt.
Pour le chef du PSP, le dialogue de Genève n’est en effet rien de plus qu’« une illusion ». « Je connais bien ce système totalitaire. Le régime, c’est qui ? C’est lui, Bachar, son frère, Maher, et les cousins. Je ne vois pas comment cette clique mafieuse accepterait de rendre le pouvoir. Ça rappelle un peu l’Allemagne nazie », a-t-il estimé. Et de comparer Bachar el-Assad à Hitler. « Hitler, après l’attentat raté de von Stauffenberg du 20 juillet 1944, a maté toute rébellion et entraîné l’Allemagne jusqu’à la destruction finale. Il faut donc trouver une solution, mais sans Assad. Peut-être que ses patrons iraniens et russes pourraient le prendre quelque part en Sibérie ou dans le désert de Qom, ce qui permettrait de préserver les institutions, et donc l’armée qui reste le noyau essentiel », a souligné Walid Joumblatt.
Interrogé sur la frappe que les États-Unis devaient asséner au régime Assad, M. Joumblatt se montre circonspect, dubitatif. « De toute façon, c’était trop peu et trop tard. Cette frappe n’aurait rien donné, elle aurait affaibli un peu le régime, mais pour être efficace, elle aurait dû être menée il y a un an et demi, lors de la première bataille de Homs. En fait, le président américain ne voulait pas frapper. Je comprends qu’au sortir de deux guerres désastreuses en Afghanistan et en Irak, qui ont duré onze ans au total, Barack Obama ne tienne pas à se lancer dans une troisième en Syrie. Résultat, en dix minutes à Saint-Pétersbourg, les Américains et les Russes ont scellé le sort de l’opposition syrienne », a-t-il déploré. Et d’ajouter : « Dans cette histoire cynique et cruelle, il faut malgré tout que l’opposition aille à Genève, pour au moins ne pas donner un argument supplémentaire à Assad, qui considère avoir affaire à une alliance de terroristes. »
Interrogé sur la différence entre Hafez el-Assad et son fils Bachar, Walid Joumblatt a répondu : « J’ai bien connu le père. C’était un dictateur, un criminel, mais beaucoup plus civilisé que le fils. Malgré le massacre des islamistes à Hama, en 1982, il avait réussi à faire de la Syrie un pivot central de la politique au Moyen-Orient. En discutant avec Bachar, il m’a dit qu’il n’y avait plus de photos de son père, comme s’il avait voulu l’effacer. » « Il faut être psychiatre pour comprendre que c’est un menteur pathologique. Alors que le frère, Maher, est un tueur psychopathe », a-t-il souligné, rappelant qu’il était devenu hostile au président syrien « après la tentative de meurtre de mon ami Marwan Hamadé en 2004 puis avec l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri en 2005 ».
Concernant ses rencontres avec le président syrien après 2009, Walid Joumblatt a indiqué : « Lors de ma troisième et dernière rencontre avec lui, en juin 2011, juste après la mort du premier martyr de la révolution syrienne, le jeune Hamza el-Khatib, qui avait été torturé et tué, je lui ai demandé ce qui s’était passé. Il m’a dit : “On ne l’a pas torturé.” Alors je lui ai répondu : “Oui, mais vous l’avez tué.” Et il a avoué : “Oui, on l’a tué.” » Et d’enfoncer le clou : « On a affaire à un psychopathe doté d’une double personnalité, effroyablement menteur et brutal. J’ai découvert quelqu’un de machiavélique. Je ne comprends pas que l’Occident ait pu être dupe. »
Interrogé enfin sur un éventuel épilogue à l’équipée sauvage de Bachar el-Assad, le chef du PSP a répondu : « Tant que la famille restera soudée, Bachar perdurera. Car le régime, c’est la famille, y compris l’oncle de Bachar et sa mère. Ils avaient formé une cellule de crise présidée par le beau-frère de Bachar, Assef Chawkat, l’homme fort du régime. L’an dernier, cette cellule a été ciblée par un attentat à l’explosif. Chawkat était sans doute le seul officier alaouite valable pour pouvoir remplacer le clan. Maintenant, sans lui, c’est peut-être trop tard. »


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14 h 25, le 07 octobre 2013