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Nos lecteurs ont la parole

Ça gaze !

Par Sagi SINNO
Allô, ça roule (1)? C’est dans ce style bien décontracté et insouciant que la conversation téléphonique commença entre Vladimir et Estragon, les fameux personnages de Samuel Beckett. Ils attendent toujours Godot mais, cette fois-ci, au bord de la Méditerranée.
J’ai eu un peu chaud, répondit Estragon, mais, heureusement, Godot n’est pas venu. Il a été ligoté par une convergence exceptionnelle de circonstances et de rhétoriques redoutablement paralysantes. Avant tout, c’est ton blocage, cher Vladimir, dans l’institution internationale qui a considérablement compliqué la tâche pour lui. Ensuite, même si comparaison n’est pas raison et que, moi, je possède bel et bien ces armes interdites, il n’en demeure pas moins que le poids de leurs anciennes erreurs dans le pays mésopotamien est notre bouclier au présent. La campagne contre l’intervention militaire a été formidable et diversifiée. Au néo-isolationnisme de l’opposition dans certains pays vint s’ajouter, dans d’autres, le traditionnel marquage politicien de points contre le gouvernement. Le sentiment anti-impérialiste s’est mêlé à un pacifisme d’un nouveau genre. Qu’il soit sincère ou hypocrite, il faut avouer que ce pacifisme a été, parfois de manière non intentionnelle, mon meilleur allié, voire même mon complice: il a pu interdire, au moins jusqu’à présent, l’euthanasie d’un régime qui aurait pu mettre fin aux atroces souffrances de tout un peuple. Pratiquement, ce pacifisme me couvre et m’assure la possibilité de continuer mon œuvre sublime. De plus, je parais maintenant comme le parfait innocent, pauvre victime d’une tentative d’agression impérialiste encouragée par des instigateurs internes qui ne sont, en réalité, que les victimes de ma propre guerre qui dure depuis plus de 30 mois. Rien ne vaut une propagande savamment orchestrée pour inverser les rôles. Il m’arrive même de m’étonner devant mon propre talent! Et rien de mieux qu’un sophisme excessif pour justifier la politique de l’autruche et l’immobilisme du monde: on doute de tout, même de certaines vérités flagrantes, même de certains rapports d’organismes impartiaux. Et les 1500 morts? Depuis que j’ai pulvérisé tous les compteurs de l’horreur, qui va encore me demander des comptes pour 1500 morts? C’est cruel, tu dis? (éclats de rires cyniques des deux côtés).
De plus, t’as vu comment on a su utiliser la rhétorique de la protection des minorités? C’est du grand art. Grâce à un matraquage médiatique continu, on a réussi à focaliser toute l’attention de l’opinion publique exclusivement sur les attaques qu’ont perpétrés certains groupuscules fanatiques contre les lieux saints de certaines communautés (dites) minoritaires. Et on a occulté le principal: nos crimes contre l’ensemble de la population depuis plus de deux ans, y compris contre les lieux de culte d’une autre communauté, majoritaire (jusqu’à mars 2013: 748 mosquées attaquées, 23 imams de mosquée et 9 muezzin tués, selon le centre de documentation de l’opposition – SNCFD). Résultat des courses? Malgré tout ce que j’ai commis, beaucoup de dirigeants, et même certains dignitaires religieux appellent au dialogue entre l’opposition et moi-même pour mettre fin à la guerre. Je ne pouvais espérer mieux! Entre-temps, mes alliés affluent de tous bords et exécutent à la lettre le plan de purification ethno-confessionnel. Mais eux, leur danger est minimisé dans une certaine opinion. Grosso modo, l’équation qu’on essaie d’imposer est d’une logique implacable : pour que certaines minorités se sentent en sécurité, ce n’est pas très grave si la majorité périt. Élémentaire, mon cher Watson, pardon, Vladimir, élémentaire! L’écho a été immédiat dans certains milieux occidentaux où une certaine phobie haineuse est bien entretenue à l’encontre d’une certaine religion et ses adeptes.
En tout cas, j’admets que la tâche a été facilitée par le fait qu’on avait devant nous le roi de l’hésitation: to attack or not to attack, that is the question. Surtout, quel accord et quel précédent incroyable t’as pu imposer pour l’humanité, mon cher Vladimir. Dorénavant, une rébellion? Rien de plus simple. On gaze massivement, puis il suffit de rendre l’arme du crime pour être acquitté. À peine l’encre de l’accord a-t-elle séché que nous avons commencé à tergiverser. Les armes en question seraient déjà ailleurs en de bonnes mains. L’important, c’est que nous ayons gagné un temps considérable et crevé le ballon vide de la colère de Godot. Reste à mentionner mon meilleur atout dans ce triomphe : les erreurs des rebelles et de l’opposition. Ils m’offrent sur un plateau d’argent leurs divisions interminables, leurs conflits d’ego et les crimes commis par certaines de leurs factions. Certains d’entre eux sont vraiment doués pour gaspiller les sacrifices que fait leur grande majorité.
Enfin, avoue quand même, mon cher Vladimir, que nous sommes toujours les rois de l’absurde. Beckett en serait ravi. Bref, pour répondre à ta question du début, je dirai volontiers: ouais, t’inquiète, ça va très bien, ça gaze!

(1) – Dans l’argot des jeunes, ça roule et ça gaze veulent dire: ça va.
Allô, ça roule (1)? C’est dans ce style bien décontracté et insouciant que la conversation téléphonique commença entre Vladimir et Estragon, les fameux personnages de Samuel Beckett. Ils attendent toujours Godot mais, cette fois-ci, au bord de la Méditerranée. J’ai eu un peu chaud, répondit Estragon, mais, heureusement, Godot n’est pas venu. Il a été ligoté par une convergence exceptionnelle de circonstances et de rhétoriques redoutablement paralysantes. Avant tout, c’est ton blocage, cher Vladimir, dans l’institution internationale qui a considérablement compliqué la tâche pour lui. Ensuite, même si comparaison n’est pas raison et que, moi, je possède bel et bien ces armes interdites, il n’en demeure pas moins que le poids de leurs anciennes erreurs dans le pays mésopotamien est notre bouclier au...
commentaires (1)

Excellent....outré,certes.De parti très pris,recertes,mais excellent.

GEDEON Christian

03 h 50, le 06 octobre 2013

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Commentaires (1)

  • Excellent....outré,certes.De parti très pris,recertes,mais excellent.

    GEDEON Christian

    03 h 50, le 06 octobre 2013

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