Michel Rocard, ancien Premier ministre français, tenta d’expliquer les retards accumulés de notre monde oriental. Je ne sais s’il a trouvé la réponse en constatant que nous nous sommes retrouvés sans industrie alors que le machinisme opérait sa révolution en Europe. Avant lui, Bernard Lewis avait posé la fameuse question : « What went wrong ? »,
en clair pourquoi l’aire islamo-arabe a-t-elle connu la décadence après l’apogée ?
Cet exercice, ce questionnement répondent à un souci constant et commun à tous les hommes : donner du sens aux événements pour les rendre supportables et répondre au choc collectif provoqué par les revirements de fortune. Aussi la question de savoir pourquoi le régime syrien se défait-il sous nos yeux est-elle légitime. L’œuvre de Hafez el-Assad était-elle donc si fragile, si précaire ? Rien ne le prédisait !
Certes, toutes sortes de raisons peuvent expliquer le printemps arabe, le soulèvement en Égypte par exemple pouvant être attribué, et à juste titre, à la hausse du prix des produits de première nécessité. Cette perspective économique a été adoptée par des proches du pouvoir syrien qui en catimini se permettent une autocritique. Ils avancent que ce qui se passe aujourd’hui est à l’opposé de ce qui s’est passé en 1982, quand les villes comme Hama s’étaient soulevées et que le rif était resté légaliste, choyé qu’il était par Hafez el-Assad pour avoir constitué dès l’origine l’assise du parti Baas. Aujourd’hui, en revanche, ce sont les masses paysannes qui se soulèvent alors que les villes demeurent loyalistes, d’après lesdits suppôts du régime. Conclusion : c’est que la libéralisation économique enclenchée par Bachar el- Assad semble avoir profité à la population urbaine au détriment des ruraux. Cette explication pseudo-économique, colportée par les nervis damascènes, relève du bricolage ; elle n’est séduisante que dans la mesure où elle noie le poisson en incriminant une politique de libéralisation éonomique imprudemment menée.
Cela dit, pourquoi n’aurait-t-on pas recours à une autre explication à savoir que les Syriens se sont libanisés, avec tout ce que cela implique comme exigences libertaires ! Pour avoir goûté au fruit défendu au pays du Cèdre, ils ont intériorisé certains comportements bien de chez nous, et pris des tics qui allaient se révéler funestes pour la stabilité de l’édifice national patiemment construit à Damas. Désormais nos frères syriens ne se voient plus sacrifiant la libre parole et la prospérité sur l’autel du dogme nationaliste et des slogans mobilisateurs. Le chaos libanais aurait fait des émules qu’on ne peut plus enrégimenter comme des Nord-Coréens. D’où le ras-le-bol sans autre motif que le refus d’une situation de subordination sans issue.
Moua’wiya, fondateur de la dynastie omeyyade, avait prévu le scénario. In articulo mortis, il fit transmettre à son fils absent son testament politique par lequel il lui déconseillait d’envoyer les chawam, ses administrés, loin de leurs foyers, de crainte qu’ils n’adoptent des mœurs étrangères ; ce disant, il prévenait ses descendants contre les difficultés qu’ils auraient à gouverner leurs sujets, si ceux-ci se mettaient à imiter d’autres populations, dont leurs voisins immédiats. Ce qui arriva quand les troupes syriennes occupèrent le Liban pour s’en retirer en 2005. Dans leurs bagages, ils ramenèrent beaucoup plus qu’une statue équestre qui contrôlait la circulation à Chtaura. De manière insidieuse, des idées subversives comme le désordre et la joie de vivre s’étaient glissés sans permission dans leurs havresacs et allaient faire leur chemin.
Quelle peste, ces Libanais !
Des Goths, des barbares en somme. Leur virus a sapé la grandeur du Baas et miné sa vigueur. En bref, ce qui s’appelle être vaincu par sa conquête !*
*« Graecia capta ferum victorem cepit... », la Grèce conquise conquit son farouche vainqueur... disait Horace, mais les barons du Baas, ses pontifes et ses manitous ne l’entendaient pas de cette oreille, pas plus qu’ils n’avaient médité les paroles de leur compatriote Moua’wyia.


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