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Nos lecteurs ont la parole

Étranger chez soi

Michèle M. GHARIOS
Tu as peur.
Tu guettes l’autre dans la rue d’un air sceptique.
Le doute s’est installé en toi, a étalé ses pieds de tout leur long en ta demeure.
Tu circules un peu partout, le monde te semble étrange, comme si tu étais toi-même l’étranger dans ce milieu devenu peu familier que tu ne reconnais plus.
Quelqu’un a dû permuter les rôles, a fait en sorte que l’étranger devienne autochtone, et que toi, tu ne le sois plus. Ou si peu.
Quelqu’un a dû ouvrir une trop grande brèche dans cette entité inhérente à d’infinies données variables qui est le Liban et qui ne supporte plus des données supplémentaires, une ouverture clandestine d’où l’inconnu s’est insinué comme une sangsue inconsciente, puis est devenu plus présent, plus à l’aise que toi-même dans ton propre pays, au point de réclamer plus de droits que toi, plus de place que toi, plus d’espace, jusqu’à t’étouffer et peut-être jusqu’à éveiller la haine en toi, toi qui as du mal avec la différence, toi qui travailles sur toi-même pour admettre appartenir à un peuple disparate, à un patchwork souvent disgracieux, et dont les couleurs ont du mal à se marier entre elles.
Et tu ronges ton frein.
Et tu te sens coupable de te sentir mal.
Et tu essaies d’éveiller le sens civique en toi que tu aiguises en ressassant les scènes d’horreur que l’étranger a subies chez lui, et tu te sens solidaire de sa peine, de sa souffrance. Tu te dis qu’il est là et qu’on ne peut pas choisir qu’il ne le soit pas, et tu espères que « ça va passer », que du jour au lendemain il rentrera chez lui et tout redeviendra comme avant. Il faut juste patienter.
Tu subis et te tais. Te révoltes une fraction de seconde, puis te résignes. Tu te dis que c’est ton sort.
Tu es né ici, et tu te dois de payer le prix du paradis, obstinément.
Tu te dis que ce n’est pas raisonnable de te plaindre.
Tu te plains quand même, puis ravales ta plainte en regardant le ciel et en te disant que ce vieux dicton qui parlait de l’automne à Beyrouth mérite bien que tu t’y accroches.
La première pluie t’enivre, et tu parviens à percevoir l’odeur de la terre, ta terre que tu chéris. Et ce parfum enchanteur, tu l’aspires à l’intérieur de toi, dans tes poumons, dans tes veines avides après l’été.
Tu fermes les yeux, soupires, t’endors, bercé par le clapotis des gouttes qui tambourinent joyeusement à ta fenêtre, jusqu’à demain.

Michèle M. GHARIOS
Tu as peur. Tu guettes l’autre dans la rue d’un air sceptique. Le doute s’est installé en toi, a étalé ses pieds de tout leur long en ta demeure.Tu circules un peu partout, le monde te semble étrange, comme si tu étais toi-même l’étranger dans ce milieu devenu peu familier que tu ne reconnais plus. Quelqu’un a dû permuter les rôles, a fait en sorte que l’étranger devienne autochtone, et que toi, tu ne le sois plus. Ou si peu.Quelqu’un a dû ouvrir une trop grande brèche dans cette entité inhérente à d’infinies données variables qui est le Liban et qui ne supporte plus des données supplémentaires, une ouverture clandestine d’où l’inconnu s’est insinué comme une sangsue inconsciente, puis est devenu plus présent, plus à l’aise que toi-même dans ton propre pays, au point de réclamer plus de...
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