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Nos lecteurs ont la parole

Un destin sous dépendance

Par Hyam MALLAT
« Que deux éléphants se battent ou qu’ils fassent l’amour, c’est toujours l’herbe qui se trouve dessous qui est écrasée. » C’est en voyant Kerry et Lavrov manifester l’un envers l’autre gestes amicaux et courtoisies politiques que je me suis rappelé ce proverbe chinois qui en dit long sur le sort des peuples et des nations confrontés au jeu des puissances. Mais si l’histoire nous enseigne qu’il n’est pas heureux pour ces nations de se retrouver sous la coupe directe de ce jeu, la politique de chaque jour n’est qu’un formidable démenti à cette leçon de l’histoire. Et le Proche-Orient de ces cent dernières années en est un exemple poignant, sous contrôle ou ballotté entre les puissances du moment, qu’elles s’appellent France ou Grande-Bretagne, Russie ou États-Unis. Des capacités humaines et financières de grande envergure laminées par le despotisme et l’intolérance dans certains pays – ou plus simplement par une formidable sottise politique qui pousse politiciens et chefs de clan à se mettre au service des uns et des autres en croyant s’assurer des rouages du pouvoir alors que l’assujettissement aux ordres finit par en être le meilleur résultat.
Et la crise syrienne en est un exemple marquant. Il a fallu de quelques mots – soufflés selon certaines medias informés (Le Monde de 13 septembre) par le ministre polonais des Affaires étrangères, M. Sikorski, pour que ces connaissances de longue date qui s’appellent Kerry, Lavrov et Moallem trouvent une solution temporaire à une conflagration qui aurait pu emporter toute la région dans une situation non prévisible et non contrôlable. Dans cet accord, il s’agit moins de résoudre les malheurs du Proche-Orient que de sauver la face d’un Occident emporté par des paroles publiques dues à des analyses stratégiques incomplètes ou malencontreuses. Certes, ceux qui financent les uns et les autres continueront à le faire mais à moins d’un formidable succès sur le terrain, il est désormais évident que le Proche-Orient est engagé, après l’Irak et avec la Syrie, en une déstructuration manifeste des conférences issues de la fin de la Première Guerre mondiale (Versailles et San Remo), avec l’établissement d’entités et de zones d’influence communautaires sans que ne se dessinent pour autant les prémisses d’une nouvelle conférence internationale de recoupement des frontières et des États.
Pourquoi ?
Parce que la création définitive des États du Proche-Orient au lendemain de la Première Guerre mondiale a obéi au momentum de la présence franco-anglaise en Orient qui se croyait établie là pour toujours. L’Empire ottoman avait bien compris, lui, la structure humaine de ces régions en les divisant en wilayets appropriés à être gouvernés les uns contre les autres et d’en éloigner les tracas du centre de l’Empire. Ainsi on avait vu la région de la Syrie du Nord et de l’Ouest dépendre de la wilayet de Beyrouth établie en 1888 et non de wilayets bien plus proches et adjacentes. Dès lors, le fonctionnement des États établis a pris sa source dans les contingences du moment (Israël, le nationalisme arabe, les conflits personnels entre les dirigeants, la sauvegarde des régimes...) et non dans une recherche poussée pour assurer liberté et démocratie, croissance économique, lutte contre la pauvreté, garantie sociale. Il a fallu cette formidable révolution technologique du téléphone portable et de l’Internet pour faire accéder des populations longtemps brimées au monde moderne car en ne cachant rien elles dévoilaient tout et aucun pouvoir politique ne pouvait désormais se contenter de mots sans rapport avec les actes.
Pourquoi dire tout cela ?
Parce qu’il est effarant de voir combien les politiques en Orient sont vassales des stratégies des grandes puissances. Certes, l’histoire a toujours témoigné des capacités d’influence des pôles dominants dans le monde. Mais ce qui est malheureux, c’est que déclarations et conflits sont bien pour la consommation locale et que rien ne résiste dès lors que le ton est donné par ces puissances. Et c’est pourquoi une extrême prudence est requise pour éviter de grands malheurs qui peuvent s’abattre sur notre société libanaise avant que ne s’accordent les puissances sur le sort décidé des États issus du retrait ottoman du Proche-Orient. La diplomatie est souvent aussi cruelle que la guerre et Talleyrand avait bien raison de dire qu’elle est « une salle d’armes où l’on se blesse en jouant. Tous les mots sont des épées. Il faut savoir toucher juste ».
Espérons que cela suffira pour tout évaluer à l’aune des enjeux en cours, dans une tourmente qui restera malheureusement longue et sanglante pour longtemps.

Hyam MALLAT
Avocat et professeur.
Ancien président
du conseil d’administration
de la Caisse
nationale de la Sécurité sociale et des Archives nationales
« Que deux éléphants se battent ou qu’ils fassent l’amour, c’est toujours l’herbe qui se trouve dessous qui est écrasée. » C’est en voyant Kerry et Lavrov manifester l’un envers l’autre gestes amicaux et courtoisies politiques que je me suis rappelé ce proverbe chinois qui en dit long sur le sort des peuples et des nations confrontés au jeu des puissances. Mais si l’histoire nous enseigne qu’il n’est pas heureux pour ces nations de se retrouver sous la coupe directe de ce jeu, la politique de chaque jour n’est qu’un formidable démenti à cette leçon de l’histoire. Et le Proche-Orient de ces cent dernières années en est un exemple poignant, sous contrôle ou ballotté entre les puissances du moment, qu’elles s’appellent France ou Grande-Bretagne, Russie ou États-Unis. Des capacités humaines et...
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