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Nos lecteurs ont la parole

Quelle cause embrasser ?

Par Youssef MOUAWAD
Pour Jacques Berque, la guerre civile libanaise n’était nullement comparable à la guerre d’Espagne, conflit qui opposa en son temps les fascistes aux républicains. À la fin des années soixante- dix, cet orientaliste fin connaisseur du monde arabe n’hésitait pas à sermonner affidés et étudiants qui lui faisaient une petite cour quand ils adoptaient la dichotomie chrétiens-conservateurs/islamo-progressistes propagée par la presse occidentale, et par le quotidien Le Monde en particulier. Or, l’arabisant, aussi éminent qu’il était, pouvait se tromper dans ses analyses ; et par ailleurs, rien n’empêchait les intellectuels survoltés de s’engager physiquement sous la bannière du progressisme.
Mais peut-on encore prendre parti dans les conflits sanglants après les leçons du XXe siècle, quand on a vu comment les espoirs révolutionnaires ont avorté pour fait le lit des dictatures ? Staline, le « petit père des peuples », a fait autant de victimes que Hitler, faut-il le rappeler ? Doit-on pour autant lui accorder les circonstances atténuantes du fait qu’il s’est livré au jeu de massacre au nom de la lutte des classes et du socialisme scientifique ?
Or, voici que la guerre civile syrienne se déroule sous nos yeux. Pour qui prendre parti ? La réponse n’est difficile que pour les chats échaudés. Le régime baassiste est de toute évidence abominable. Régime policier structuré sur le modèle de la Stasi, il a commis toutes les atrocités. Certes, mais comment convaincre un chrétien de Syrie qu’une fois cette dictature abattue, il pourra espérer un État de droit ? Sa réponse de minoritaire, celle de dhimmi potentiel, peut nous surprendre. Les images des églises brûlées et des coreligionnaires lynchés ne sont pas virtuelles, et les psychodrames irakien et égyptien hantent naturellement l’esprit des communautés à faible coefficient de sécurité*
Mais laissons les chrétiens de Syrie à leur sort, comme le suggèrent certains bien-pensants, qui leur reprochent de n’avoir pas pris le train de l’insurrection en marche, et voyons plutôt ce qu’il en est des intellectuels arabes qui, dans le temps, constituaient un front uni contre l’establishment libanais et son « isolationnisme ».
Un article du mensuel Le Monde diplomatique vient nous apprendre que la crise syrienne déchire les gauches arabes. Pour le périodique, les clivages sont autant stratégiques qu’idéologiques: certains protagonistes soutiennent le régime syrien au nom de la lutte contre Israël et l’impérialisme, d’autres appuient l’insurrection au nom d’une logique révolutionnaire et des droits démocratiques. D’autres encore prônent une ligne médiane rejetant les ingérences étrangères et plaidant pour une réconciliation nationale. Comment diable se retrouver dans ce fatras ? Et puis, si les intellectuels ne s’y retrouvent plus, eh bien, ce n’est pas plus mal, ils n’ont que trop usurpé le droit d’arbitrer les conflits ; dans leur perspective manichéiste, ils ont fermé les yeux sur des injustices flagrantes, les considérant comme des dégâts résiduels, que ce soit sous Hafez el-Assad, sous Saddam Hussein ou sous Pol Pot.
Encore une fois, quelle cause embrasser, avec un conflit civil à nos portes ? La recette est peut-être à chercher auprès d’un sage plutôt qu’auprès d’un intellectuel. Alain, le maître à penser, qui laissa une marque indélébile sur certains esprits de la IIIe République, conseillait de faire chaque jour ce qui est juste et de ne pas s’occuper des conséquences. C’est un peu court, jeune homme, dirait le Cyrano d’Edmond Rostand, car comment s’y prendre dans une situation limite où la survie physique est en jeu ?
Essayons donc une autre formule d’après laquelle on peut être avec une cause sans être d’accord avec les moyens qu’elle utilise. On a pu autrefois prendre le parti des fedayine tout en condamnant leurs attentats aveugles contre les civils israéliens. Mais, en l’espèce, comment être avec un régime qui bombarde sa population avec des armes chimiques ? Ou comment soutenir des « libérateurs » qui enlèvent deux évêques (justement parce qu’ils sont des prélats chrétiens), ou comment appuyer l’action de jihadistes qui veulent imposer la charia aux Kurdes des frontières ? Face à de telles menées, la cause, quelque légitime qu’elle soit, en prend un coup, et de tels brigandages donnent l’avant-goût d’un avenir peu ragoûtant.
La guerre en Syrie pose de manière très nette la question des minorités confessionnelles et ethniques, question qu’on escamote parce que la réponse n’est pas à l’honneur des décideurs. À rappeler que ces communautés, menacées par la révolution, ne sont ni des espèces en voie de disparition ni des rebuts de l’histoire. On ne peut les sacrifier au prétexte qu’ils ne rentrent pas dans la grille d’interprétation binaire, grille qui postule qu’il y a d’un côté les bons et de l’autre les méchants.
Et c’est oublier qu’au niveau de la perception des choses, il y a un monde entre la logique libératrice d’un moment d’emballement et la crainte des « expectatives », c’est-à-dire la suspicion du lendemain. Et comme les révolutions dévorent généralement leurs enfants, il faut rester vigilant quand il y a renversement de régime ; les freedom fighters d’aujourd’hui sont souvent les apprentis dictateurs de demain.

* Aux dernières nouvelles, des sanctuaires de la ville culte de Maaloula étaient saccagés par des takfiris !
Pour Jacques Berque, la guerre civile libanaise n’était nullement comparable à la guerre d’Espagne, conflit qui opposa en son temps les fascistes aux républicains. À la fin des années soixante- dix, cet orientaliste fin connaisseur du monde arabe n’hésitait pas à sermonner affidés et étudiants qui lui faisaient une petite cour quand ils adoptaient la dichotomie chrétiens-conservateurs/islamo-progressistes propagée par la presse occidentale, et par le quotidien Le Monde en particulier. Or, l’arabisant, aussi éminent qu’il était, pouvait se tromper dans ses analyses ; et par ailleurs, rien n’empêchait les intellectuels survoltés de s’engager physiquement sous la bannière du progressisme.Mais peut-on encore prendre parti dans les conflits sanglants après les leçons du XXe siècle, quand on a vu comment les...
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