Escamoter la question tout au long de la journée à Saint-Pétersbourg ; et puis attendre le dîner pour servir, avant même le consommé et le caviar, un plat de résistance aussi indigeste que la crise de Syrie, c’était jeudi, pour le président Poutine, condamner ses invités du G20 à rester sur leur faim. Déjà la glaciale prise de contact entre les présidents russe et américain ne présageait pas trop d’une soirée réussie. Et les vingt minutes à peine d’entretien en tête à tête qu’ils ont eu hier, pudiquement qualifié de constructif, ont suffi aux deux hommes pour constater l’ampleur du fossé qui les sépare.
Que les deux puissances campent obstinément sur leurs positions ne serait pas assez dire : de là où elles devaient essayer de s’entendre sur l’épineuse question des attaques à l’arme chimique en Syrie, elles n’ont fait au contraire que durcir encore leurs positions. Non content de renforcer ostensiblement sa flotte en Méditerranée, le Kremlin met ainsi en garde contre toute frappe sur les sites chimiques de Bachar el-Assad, en agitant deux épouvantails plutôt qu’un : les fuites de gaz neurotoxique pourraient empoisonner l’atmosphère de toute la région; et les rebelles pourraient mettre la main sur les stocks attaqués. L’Amérique, quant à elle, voit en la Russie un vulgaire kidnappeur qui prend le Conseil de sécurité de l’ONU en otage et qui n’a plus rien à apporter au débat.
À considérer le sourire contraint de Barack Obama et le masque impénétrable de Vladimir Poutine, point n’est besoin d’être physionomiste professionnel pour faire la part des pertes et profits. Ce qui crevait les yeux à Saint-Pétersbourg, c’est le dramatique isolement du chef de la Maison-Blanche qui s’est engagé à sanctionner durement le régime assassin de Damas. Qui a réussi le tour de force de rallier à son projet un Congrès des plus circonspects, mais qui se heurte aux réticences, sinon à la contestation, d’une partie de ses alliés occidentaux, et non des moindres : la désunion européenne se trouvant consommée, suprême humiliation, sous les ors du palais des tsars...
Pour autant, on ne saurait douter de la détermination américaine à passer, tôt ou tard, à l’acte. Barack Obama s’est trop avancé en effet pour reculer sans perdre – irrémédiablement – la face. Reste à savoir où exactement, quand, et comment sera administrée une action vouée, d’emblée, à respecter certaines normes bien précises. Trop fort, le coup pourrait modifier dramatiquement l’actuelle balance des forces sur le terrain et favoriser ces mêmes islamistes radicaux tenus pour la deuxième plaie de Syrie, tout aussi odieuse que la première ; et trop faible, il n’aurait fait qu’offrir à la dictature de Damas et ses alliés un prodigieux thème de propagande, une divine victoire, version 2013.
Entre ces deux extrêmes viennent se nicher d’autres questions, non moins angoissantes : qu’arriverait-il par exemple si la tyrannie syrienne, nullement impressionnée, se remettait à gazer la population civile? Ou encore si le Hezbollah ripostait aux frappes américaines en lançant des missiles sur Israël ? Non moins réel, au demeurant, est le risque d’agressions terroristes contre des missions diplomatiques occidentales, comme le montrent la décision de l’ambassade des États-Unis à Beyrouth d’évacuer son personnel non essentiel, ainsi que les recommandations faites aux ressortissants US d’éviter de se rendre au Liban et en Turquie.
En tout point admirable est l’appel que lançait hier le président Michel Sleiman aux puissances engagées dans l’actuel bras de fer afin qu’elles épargnent au Liban les retombées de ces tensions. Mais sera-t-il écouté aussi de certains boutefeux libanais ?
Issa GORAIEB
À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb
Niet, we can ?
OLJ / le 08 septembre 2013 à 01h14

