Contrairement à ce qui se passe d’ordinaire lors de procès pour l’exemple, la tragédie dans laquelle Bo Xilai, l’arrogant et médiatique ancien chef du Parti communiste chinois (PCC) de Chongqing, occupe le premier rôle, a viré de manière étonnante à l’improvisation. Avant le début de l’instruction, l’idée généralement admise était que son procès était écrit d’avance de façon à le dépeindre comme un pécheur repenti confessant ses crimes et demandant pardon au Parti. Mais le procès historique de cinq jours a réfuté toute notion que Bo rejoindrait tranquillement sa cellule de la prison de Qincheng où sont incarcérés les dirigeants chinois déchus. Il a vigoureusement contesté l’accusation, se défendant avec une combativité qui a surpris la majorité de ceux qui ont lu les transcriptions mises en ligne en temps réel par le tribunal lors du premier jour du procès. Ainsi, Bo a accusé l’un des témoins à charge d’avoir « vendu son âme ». Il a qualifié le témoignage de sa femme, Gu Kailai, condamnée à la peine capitale avec sursis pour l’assassinat de l’homme d’affaires britannique Neil Heywood en 2011, de « grotesque » et « mensonger » et l’a traitée de « folle ». Tout au long de l’instruction, Bo a nié la plupart des accusations de corruption, a souvent dit tout ignorer des faits qui lui étaient reprochés ou ne pas se souvenir des détails des éléments à charge. Il est même revenu sur sa confession à la Commission de discipline du PCC, précisant que ce n’était qu’en raison de fortes pressions psychologiques qu’il avait faussement admis avoir accepté des pots-de-vin de la part d’un homme dont il a dit qu’il était « prêt à vendre son âme ». Lors de sa déclaration finale, il a lâché une bombe en affirmant que Wang Lijun, son ancien homme de main et chef de la police de Chongqing (et « un vil personnage »), était secrètement amoureux de sa femme.
Les extraits de l’audience ont donné l’impression d’un homme qui aurait été un excellent avocat s’il n’avait pas choisi la politique. Les interventions de Bo ont fait apparaître l’accusation comme négligente et incompétente. Mais quiconque pense que le drame judiciaire qui s’est déroulé dans la capitale provinciale de Jinan aura une influence sur l’issue du procès (le verdict et la sentence seront rendus en septembre) se trompe lourdement. Les dirigeants du PCC ont déjà décidé que Bo était coupable et qu’il purgerait une peine de prison (le montant des pots-de-vin qu’il aurait accepté lui garantit une peine de réclusion de 15 à 20 ans). La question logique à se poser est donc pour quelle raison le Parti a-t-il permis que le procès se déroule avec un degré sans précédent de transparence. Les deux derniers membres du bureau politique à avoir fait l’objet d’une purge ont été jugés en secret, tout comme la femme de Bo et son ancien chef de la police.
Le point de vue optimiste est que la nouvelle direction de la Chine veut démontrer son engagement en faveur de l’État de droit et de l’équité. Mais cette interprétation est naïve. Si les transcriptions du procès le premier jour étaient agréablement ouvertes d’après les normes chinoises, cela n’a pas duré. Les jours suivants, les extraits de l’audience n’étaient plus diffusés en temps réels et des détails importants ont été omis (Bo a par exemple affirmé que les représentants du Parti avaient menacé d’exécuter sa femme et de poursuivre son fils s’il refusait de coopérer). Sans doute inquiets que le comportement combatif de Bo lui fasse gagner la bataille des relations publiques, les médias officiels chinois se sont lancés dans une offensive sans nuance, dénigrant son caractère et le prononçant coupable. Plus troublant encore, au second jour du procès, la police chinoise a arrêté Xu Zhiyong, un militant des droits de l’homme qui a lancé une campagne pour demander que les hauts dirigeants et leurs familles révèlent leur patrimoine. Le gouvernement chinois a également réprimé férocement les médias sociaux, arrêtant pour des motifs contestables des internautes militants connus.
Il doit donc y avoir une autre interprétation – plus politique – de la mise en scène du procès de Bo par le gouvernement chinois. Il faut rappeler que son éviction a suscité des divisions profondes aux plus hauts échelons du PCC. Ses protecteurs et alliés ne pouvaient pas le sauver, mais étaient néanmoins en position de demander que son procès soit aussi transparent que possible. Compte tenu des talents d’orateur de Bo, ses alliés ont dû penser qu’une défense brillante le servirait, tant juridiquement que politiquement. Bo ne les a pas déçus. Il aurait pu faire preuve d’humilité lors de l’audience, comme d’autres dirigeants du Parti évincés pour corruption, et comme l’ont été la plupart des accusés tout au long de la longue et sombre histoire des procès spectacles communistes depuis Staline. Mais il semble que Bo ne voit pas sa disgrâce politique comme un acte final – il a indiqué lors de sa déclaration de clôture qu’il souhaitait rester membre du Parti (il a quand même été exclu) – et l’idée d’un retour pourrait être à l’origine de sa défense passionnée. Il sait qu’il ne doit pas être perçu comme un perdant pathétique qui renonce lâchement à son honneur. En se montrant digne, réfractaire et déterminé, Bo a de toute évidence cherché à préserver son image de dirigeant fort auprès de ses alliés et partisans. Admettre sa culpabilité dans l’espoir d’une remise de peine – dans une affaire qu’il a qualifiée de grave erreur judiciaire – l’aurait fait passer pour un lâche. Bo sera envoyé en prison, mais la possibilité d’une réhabilitation politique n’est pas exclue si la conjoncture changeait radicalement en Chine. Son procès bâclé – et passionnant – est terminé, mais le spectacle Bo Xilai devrait se poursuivre.
Traduit de l’anglais par Julia Gallin.
© Project Syndicate, 2013.

