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Nos lecteurs ont la parole

Lettre ouverte à Leila Abdellatif

Youssef MOUAWAD
Chère clairvoyante,
Mon nom ne vous dira rien, quand bien même je me serais rendu à votre domicile pour consultation. Mon client risquait une déclaration en faillite, et ne voyant pas d’issue à sa déconfiture, il s’était fait insistant ; alors, de guerre lasse, je l’ai accompagné pour tendre l’oreille à l’oracle. Et puis non, je ne vous rappellerai pas le résultat de l’entretien.
Cela dit, vous êtes un phénomène mondain et, dans l’esprit du public, vous en avez détrôné plus d’un (et d’une). Aussi ne raterai-je pas une de vos interventions, attendu que ma secrétaire, Jeanne d’Arc de son prénom (encore une qui entendait des voix), se croit obligée de me briefer quant à vos projections à court et moyen terme.
Nulle honte à l’avouer, le général de Gaulle, nous dit-on, consultait Madame Soleil. Et comme l’Élysée n’a jamais démenti, on peut légitimement estimer que telle pythonisse a pu inspirer la rédaction de la Constitution de la Ve République... Cela dit, j’ai passé outre aux mises en garde de T.S. Eliot ;
le délicat poète s’en était pris à la fameuse clairvoyante Madame Sosostris qui
n’avait pas prévu la méchante grippe qui allait la clouer au lit.
En bref, et ne souffrant guère d’a priori, j’avais, en l’an trentième de mon âge, consulté Yaguel Didier, médium de son état, à la suite d’une déception sentimentale. Sa bouche inspirée me mit en garde contre la gorgone qui voulait ceindre les deux couronnes (sic) et contre les miens qui se révéleraient mes adversaires les plus résolus. Dame Yaguel est d’ailleurs montée en grade depuis ; elle a publié le verbatim de ses entretiens au Trianon avec Marie-Antoinette, l’Autrichienne, la reine décapitée, aux éditions Robert Laffont. C’est vous dire le sérieux de la chose.
Chère Madame Leila,
vous répondez à un besoin vital chez l’Homo sapiens en inondant sa « fonction imaginante » de fantaisies primaires en gestation dans l’inconscient (Carl Jung). Dan Brown n’expliquait-il pas dernièrement le succès de son best-seller, le Da Vinci Code, par l’intérêt que les gens (pauvres bougres) portent à la théorie de la conspiration ? C’est que le complot théorisé fournit une explication qui est nécessairement perçue comme rationnelle parce que soulignant une relation de cause à effet entre des évènements qui nous dépassent sur le plan émotionnel. Nous vivons un état de détresse, et on n’a que trop discouru sur l’inadéquation de l’homme à lui-même et au monde. Le Libanais n’est pas mieux loti que la moyenne, convié par les hommes politiques que l’implacable fatalité lui a désignés. Ce qui m’amène à citer le Deutéronome qui avait strictement interdit au peuple élu de pratiquer divination, mantique ou magie. Or, le Saül de la Bible, déconfit comme le client susmentionné et confronté à une bataille imminente avec les Philistins, s’était rendu chez une nécromancienne. Elle en appela à l’esprit de Samuel pour une « ouverture » sur l’avenir car, quand le Seigneur se tait, il faut bien déchirer le voile du lendemain. C’était une abomination aux yeux de la loi ! Mais que faire, s’est autrefois demandé le poète, quand le Ciel nous a abandonnés comme un monde avorté, oui, que faire face au silence éternel de la Divinité ?
D’où le recours au monde occulte, aux rebouteux, à la médecine alternative et à la multiplication de pratiques comme l’iridologie, l’auriculothérapie et le magnétisme.
Dame Leila,
en fait, vous êtes arrivée à la même conclusion que Claude Lévi-Strauss, pour qui pensée normale et pensée pathologique (magique, si vous préférez) ne s’opposent pas mais se complètent. Pour l’éminent structuraliste, la pensée normale avide de comprendre demande toujours leur sens aux choses, qui le refusent ; en revanche, la pensée dite pathologique déborde d’interprétations et de résonances affectives, et comble les âmes en peine.
Nul n’est plus à même que vous et vos confrères pour mettre un terme aux panic attacks qui nous saisissent sans préavis ou pour concilier les idées antagonistes qui nous assaillent et se télescopent dans notre esprit.
Je dirais donc que la voie oraculaire, comme ladite théorie du complot machiavélique, apporte une paix de l’esprit en donnant une explication. Vous répondez donc à un besoin de rationaliser les choses de la vie, tant elles paraissent incompréhensibles, effarantes dans leur « déficit de signifié » pour emprunter le jargon barbare des sémiologues.
Dame Leila,
Entre nous soit dit, je tiens dans un mépris souverain les positivistes qui vous raillent et qui se gaussent des êtres perplexes qui se tournent vers vous dans leur désarroi.
Du nerf, Dame Leila, vous êtes la madone des égarés dans le maelström politique. Car la divination, en s’articulant à la vie de la cité, garantit l’équilibre mental des individus et celui de la communauté.
Vous faites œuvre pie.

Youssef MOUAWAD
Chère clairvoyante,Mon nom ne vous dira rien, quand bien même je me serais rendu à votre domicile pour consultation. Mon client risquait une déclaration en faillite, et ne voyant pas d’issue à sa déconfiture, il s’était fait insistant ; alors, de guerre lasse, je l’ai accompagné pour tendre l’oreille à l’oracle. Et puis non, je ne vous rappellerai pas le résultat de l’entretien. Cela dit, vous êtes un phénomène mondain et, dans l’esprit du public, vous en avez détrôné plus d’un (et d’une). Aussi ne raterai-je pas une de vos interventions, attendu que ma secrétaire, Jeanne d’Arc de son prénom (encore une qui entendait des voix), se croit obligée de me briefer quant à vos projections à court et moyen terme. Nulle honte à l’avouer, le général de Gaulle, nous dit-on, consultait Madame Soleil. Et...
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