C’est en regardant le film libanais West Beirut de Ziad Doueiri que j’ai eu l’idée de me lancer dans cette réflexion sur le conflit libanais qui, à mes yeux, est en réalité un conflit identitaire dû à un déséquilibre politique, démographique, social, économique et culturel entre les composantes de la société. Des questions, telles que: «Pourquoi les Libanais se détestent-ils tellement?», «Pourquoi s’acharner sur les églises et les mosquées?», «Est-ce qu’on est arabe, araméen ou phénicien?», ou encore « Pourquoi les Libanais renvoient-ils au Parlement, à chaque consultation populaire, les mêmes représentants?», restent sans réponse. Et c’est bien à cause de ces «énigmes» toujours pas résolues que le Liban, ce petit pays de 10452 kilomètres carrés, vit depuis des décennies des guerres et des conflits en rapport avec la politique et la religion. Chaque communauté se comporte comme un État indépendant en conservant son histoire et sa culture, en sauvegardant sa propre perspective et en assurant la sécurité des gens de sa propre confession, tout en créant une identité distincte de ce qui devrait être une identité libanaise nationale.
L’un des principaux problèmes auxquels le Liban a dû faire face depuis sa création est la définition de son identité. Depuis sa création en 1920, deux versions s’affrontent. La première est celle des chrétiens qui voulaient se distinguer du monde musulman/arabe et qui intimement considéraient que le Liban avait été créé en majorité pour eux, ce qui explique leurs liens privilégiés avec l’Occident; la seconde version est celle des musulmans, qui ont exigé un Liban ancré dans son environnement régional, et donc qui voulaient que ce petit pays fasse partie et qu’il soit intégré davantage dans ce qu’on a appelé le nationalisme arabe.
Pour atténuer les effets de ce conflit, les deux parties se sont mises d’accord sur un pacte national qui a fait du Liban un pays à double identité, arabe et occidentale, chrétienne et musulmane, dont le but est de libaniser les musulmans qui doivent renoncer à l’idée de faire partie de l’environnement arabe, et à arabiser les chrétiens qui doivent arrêter à leur tour de réclamer une identité occidentale. Or deux négations ne font pas une nation, comme a dit Georges Naccache. Comment créer une nation avec deux identités ?
Cette problématique, aussi compliquée qu’un problème de mathématiques dont la résolution nécessite le recours aux seules opérations élémentaires d’équations de degré 3, de la forme: x3+ax2+bx+c=0, se manifeste véritablement dans une scène du film West Beirut, où le père de Tarek (un des protagonistes) prétend que le Liban est d’origine arabe, alors que le fils refuse cette identité et s’en démarque pour proclamer que son pays a des origines phéniciennes. À l’école, à l’université, au travail, on assiste souvent à des débats interminables entre les Libanais toujours en quête de leurs origines perdues à cause des civilisations qui sont passées par là. Est-ce une richesse ou une malédiction? Une autre énigme à résoudre, et bravo à celui qui trouve la réponse...
En outre, et si nos origines sont incertaines, il est certain par contre que la France a joué un rôle très important dans la création du pays au début du XXe siècle. La culture française influença et continue à influencer la nôtre. D’ailleurs, on remarque que le film de Ziad Doueiri débute par une scène ou on entonne à l’école La Marseillaise. Suite à cela, se manifeste le trouble identitaire qui dévore une génération désirant créer sa propre identité. Mais cette identité n’est en aucun cas la nôtre, puisque les nouvelles générations trouvent refuge dans une autre culture occidentale, celle de l’Amérique. Que ce soit dans la tenue vestimentaire (jeans) ou la musique (disco, hip-hop, R&B, rock, pop, etc.), cette poly-identité a mené à l’échec de la culture libanaise originelle (si tant est qu’elle existe), et avec elle, c’est l’image du pays qui est ébranlée. La destruction de l’image du Liban mythifiée provoque une guerre fatale qui condamne le pays et son peuple en se transformant en obstacle pour la vie commune de tous les Libanais, de toutes les confessions.
(À suivre)
Youssef RIZKALLAH


On peut poser la question plus prosaïquement. Il y a des Libanais qui veulent être Libanais et d'autres non. Quant au caractère arabe du Liban,il existe, évidemment, mais il n'existe pas seul. Il est un des caractères du Liban. Nous sommes Levantins. Et se repose la question. Qu'est ce que c'est, être Levantin? Un peu de tout, en fait.
01 h 11, le 10 août 2013