Il sort de la cuisine. Sur son bureau sont alignés deux bananes, un bol rempli d’un mélange de noix et d’abricots secs, un sachet de M&Ms et une grande bouteille d’eau.
Il est 10h30. Il a pris sa douche, s’est lavé les cheveux, a coupé ses ongles et enfilé des vêtements amples et propres. La batterie de secours de son ordinateur est chargée, les plantes sont arrosées. Il éteint son téléphone, allume son ordinateur, se demande pourquoi, mais pourquoi il a relevé le défi que lui a lancé un ami : lire l’intégralité des conditions générales d’utilisation de Facebook. Un frisson lui court dans le dos, il prend une profonde inspiration et plonge.
Il attaque par la « Déclaration des droits et responsabilités. Conditions que vous acceptez quand vous utilisez Facebook » : 5 161 mots. Il bute sur un obstacle dès la 4e ligne : un renvoi vers les Principes de Facebook. Il hésite : cliquer sur le lien et risquer de se perdre dans le labyrinthe des renvois, ou poursuivre la lecture de la « Déclaration au risque d’oublier les « Principes » ?
Il avale trois abricots secs et clique sur les « Principes » : 513 mots, aucun renvoi. La lecture des « Principes » lui prend une dizaine de minutes, il sourit, se dit qu’il va s’en sortir. Il revient à la « Déclaration ».
Chapitre 1 : au bout d’une minute, il bute sur son second obstacle, un lien vers la « Politique d’utilisation des données ». Mis en confiance par la lecture express des « Principes de Facebook », il clique d’une main légère, mais a un haut-le-cœur quand s’ouvre la page de la « Politique d’utilisation des données » : six sous-entrées. Il avale une poignée de noix, une gorgée d’eau. Que faire, repartir en arrière ou aller plus avant ? Tel Alice face au terrier, il plonge et ouvre chaque sous-entrée dans une fenêtre différente.
« Les informations que nous recevons et leur utilisation » : 2 403 mots
Il boit un verre d’eau.
« Publication », et vous trouvez sur Facebook : 2 140 mots.
Il fait quelques étirements.
« Autres sites Web et applications » : 2 754 mots.
Il doute, il va flancher, il veut appeler sa mère, il regarde le téléphone, le jette contre le mur.
« Principes de la publicité des actualités sponsorisées » : 1 256 mots.
« Cookies, pixels et autres technologies » : 475 mots.
On lui demande s’il veut en savoir plus, il ne veut pas.
« Autres informations dont vous devez avoir connaissance » : 1 505 mots.
Quand il détache ses yeux de l’écran, le soleil est en train de se coucher.
Il va dans la cuisine, il a un peu la nausée, mais se force à manger deux sandwiches, un au comté, l’autre au jambon. La bouteille de Jack Daniels lui fait de l’œil, il résiste, s’il boit maintenant, il est foutu.
Il marche dans la maison, fait de grands moulinets avec les bras, deux, trois sauts sur place, se regarde dans la glace, s’engueule : « Tu peux le faire, espèce de baltringue, tu vas le faire ! »
Il revient à son bureau, boit une gorgée d’eau, retourne à la « Déclaration ».
Chapitre 2 : il tombe sur un lien vers la « Plate-forme de Facebook », clique sans sourciller, réalise au bout de trois paragraphes que le texte est en anglais, 700 mots, il a la niaque, il est bien.
Retour à la « Déclaration ». Chapitre 3, il tombe sur un lien vers les « Règles applicables aux promotions ». Il sourit, il clique, 1 337 mots, il ne sourit plus. Quand il arrive au bout des « Règles », il fait nuit noire, il va prendre un sandwiche chèvre, se sert un verre de Jack.
Retour à la « Déclaration ».
Chapitre 5, nouveau lien : « Comment signaler les infractions aux droits de propriété intellectuelle ? » Il clique, tombe sur une nouvelle page, sept sous-entrées. Il a envie de pleurer, rage entre ses dents « Pas maintenant, tu lâches pas maintenant », se met une claque, ouvre les sept sous-entrées dans des fenêtres : 116 mots + 51 mots... La sous-entrée « Sécurité pour tous » comprend elle-même sept sous-entrées. Il blêmit, tremble, craque.
Il se réveille sur son bureau, il s’est endormi dans ses pleurs. Il va se passer de l’eau sur le visage, ses yeux sont rouges, ses paupières gonflées, il fait jour, il ne sait pas quelle heure il est, il se fait un café, mange un sandwiche, le pain est mou.
Il revient à son bureau, décide de zapper « Sécurité pour tous ». Il se sent minable.
Il finit les dernières quatre sous-entrées de « Comment signaler les infractions aux droits de propriété intellectuelle » : 114 mots + 30 mots + 90 mots + 205 mots.
Retour à la « Déclaration ». Chapitre 7 : « Paiements » : 3 388 mots anglais. Il va vomir son sandwiche dans les toilettes. Il retourne à son bureau.
Il prétend ne pas voir le lien vers les « Règles publicitaires ».
Retour à la « Déclaration ». Chapitre 9, on lui reparle des « Règles applicables » à la plate-forme « Facebook » et des « Règles publicitaires ». Les a-t-il déjà vues, lues ? Il ne sait plus, il est perdu.
Nouveau lien : « Le développement d’applications ». Il se lève, se déshabille, danse nu sur son bureau en hurlant « J’m’en fous, j’m’en fous !! »
Chapitre 12 : quand il tombe sur le lien vers les « Conditions applicables aux pages », il attrape la bouteille de Jack Daniels, boit au boulot, clique, 1 337 mots, attrape la bouteille de liquide vaisselle, boit au goulot.
« Résiliation » : les mots deviennent des chiffres, il se croit dans la matrice.
Il hallucine, entend une voix numérique et profonde qui lui dit : « Facebook œuvre à rendre le monde plus ouvert et transparent, pour une meilleure compréhension et une meilleure communication. »


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