En route pour son travail, un expatrié, originaire du Proche- Orient, attendait le métro à Châtelet en lisant son journal. Une ville de l’ouest de la Syrie, dans la région de Homs, qui fut récemment la scène d’intenses combats entre l’armée syrienne régulière et les forces rebelles, est tombée aux mains du régime. Il s’agit de Qousseir. Il remarqua aussitôt que Qousseir est également le diminutif de Qassr, qui veut dire « château » en arabe. Il fut frappé par l’homonymie translinguistique qui relie la ville, objet des titres du journal, à la station de métro dans laquelle il se trouvait. Comme le monde est petit. Cette homonymie se limite-t elle à de la pure coïncidence étymologique, ou cacherait-elle un rapprochement de fonction et une destinée commune ? Un mois après l’événement, c’est cette dernière hypothèse qui s’est imposée progressivement et qui paraît de plus en plus plausible. Avec un peu d’imagination, certes fantaisiste, et une petite gymnastique de l’esprit, Qousseir pourrait être considérée comme la station Châtelet du Proche-Orient, mais les lignes qu’elle concentre sont, elles, d’une nature un peu particulière.
De façon générale, si la bataille de Qousseir eut une couverture médiatique aussi importante de la part des belligérants des deux bords, c’est parce que la ville occupe un emplacement stratégique et que sa bataille constitue un événement charnière dans la révolution syrienne.
Châtelet, la parisienne, concentre les lignes principales du transport ferroviaire parisien. Stratégiquement, on nous l’a bien répété, Qousseir est un croisement de routes principales entre, d’une part, la capitale syrienne à partir de laquelle un président mène une répression sanglante contre son peuple et, d’autre part, le littoral majoritairement dominé par la communauté confessionnelle à laquelle il appartient. Châtelet, la syrienne, concentre ainsi les lignes du pouvoir.
Châtelet, la parisienne, est une station où des milliers de voyageurs empruntent quotidiennement les correspondances entre les lignes de métro pour pouvoir poursuivre leur chemin et arriver à destination. À Châtelet, la syrienne, les correspondances se font entre des lignes moins évidentes, et les enjeux de ces changements de ligne sont nettement plus graves. À Qousseir, avec l’intervention militaire directe et massive d’un parti ayant une couleur confessionnelle claire et exclusive, on est passé de la ligne de l’oppression tyrannique d’une révolte populaire à celle, beaucoup plus dangereuse, d’un conflit interconfessionnel aux répercussions régionales. Dans la foulée, on a définitivement quitté la voie d’un conflit interne (entre Syriens) pour emprunter celle, beaucoup plus compliquée, du conflit international par procuration (notamment Russie, Iran, contre États arabes, Europe, États-Unis).
Décidément, et à l’opposé de son homologue parisienne, Châtelet la syrienne est la station de toutes les mauvaises correspondances. Ces correspondances se font à un rythme tellement rapide que certaines voies se sont retrouvées complètement bloquées et certaines lignes sont tombées en panne (la conférence de Genève 2).
Personne n’aime vraiment passer par Châtelet. La plupart des voyageurs préféreraient éviter d’affronter le nombre énorme de gens qui y circulent, souvent en rond. Ils souhaiteraient être épargnés par tout le brouhaha, le bruit, les odeurs, les cognements répétitifs et involontaires. Énervante, certes, mais Châtelet reste souvent incontournable pour arriver au but, indispensable pour atteindre la destination. La chute de Qousseir, elle, n’a toujours pas été digérée non plus. Pour beaucoup, elle a un goût amer et l’ambiance qu’elle a causée est l’une des plus déprimantes. Mais, et sans vouloir sombrer dans la naïveté, ce fut également un passage obligé qui a permis une prise de conscience, par les États arabes et l’Occident, de la gravité de la situation et des véritables enjeux encourus en Syrie et au Proche-Orient. Après cette chute, certaines lignes sont enfin en train d’être débloquées, comme principalement la levée tant attendue de l’embargo sur les armes à destination des rebelles.
Châtelet, la parisienne, est un lieu de prédilection, un repère commun dans l’inconscient collectif de toute une population urbaine. Châtelet, la syrienne, l’est également à sa façon. C’est la tombeuse des derniers masques de l’hypocrisie et le témoin de la fin morale d’une ancienne résistance, mais également et surtout le symbole d’une nouvelle résistance, la vraie, et d’espoirs renouvelés.
Sagi SINNO


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