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Nos lecteurs ont la parole

Frappe, mais écoute !...

Youssef MOUAWAD
Vous en souvenez-vous ? Ce coup de semonce fut tiré par Charles Hélou, et sur les pages de L’Orient-Le Jour. « Frappe, mais écoute » était le titre d’une des interventions de l’ancien chef de l’État pendant l’horreur de « la guerre des deux ans ». L’ancien élève des bons pères citait Plutarque pour rappeler aux « chrétiens conservateurs » l’évidente sagesse, à savoir que la fureur des combats ne devrait pas couvrir la voix de la raison. Pour le féru de lettres classiques qu’il était, il fallait rester à l’écoute de l’adversaire, quitte à ne pas baisser la garde. En somme, il prévenait les « siens » contre l’ivresse que procure une maigre victoire remportée à l’arraché. Il stigmatisait les éructations et la phraséologie d’une soi-disant résolution militaire « hazem askari » dont se gargarisaient les jusqu’auboutistes. La réaction ne se fit d’ailleurs pas attendre, et certains « jeunes Turcs » de l’Est, emportés par leur zèle patriotique, le traitèrent d’embusqué et lui ressortirent les effets désastreux de l’accord du Caire dont ils lui faisaient assumer, à titre exclusif, la responsabilité.
Or le président Hélou, qui avait rallié Plutarque et Thémistocle à sa cause, n’avait point failli à l’intérêt bien compris de son pays ! Il était dans la droite ligne de Michel Chiha, qui engageait ses compatriotes à préserver le pays de tout recours à la violence. Ce rédacteur de notre Constitution de 1926 soulignait dans « Politique intérieure » que le Liban n’était ni un pays de coups de tête ni un pays de coups d’État mais plutôt « un pays que la tradition doit défendre contre la force ».
Aussi malheureux que ce fut, le président Hélou se fit huer par les jeunes combattants, ceux-là mêmes qui risquaient leur peau sur les barricades. Mais les chefs de guerre de l’époque n’avaient pas attendu son intervention, quelque peu académique, pour faire preuve de mesure et s’accorder des entractes en interrompant les combats. Un peu par lassitude, un peu par épuisement, des fois par défaut de munitions, les cessez-le-feu s’instauraient, quitte à ne pas être respectés. C’étaient des intermezzos, difficiles à saisir pour un observateur étranger, quand bien même que c’était une constante libanaise qu’on ne semble pas devoir retrouver en Syrie. Au pays du Cèdre, on se bat, certes, mais on parlemente. On se massacre, mais on reste au bout du fil. On ne s’étripe que pour arriver à un armistice sur le front, pour avoir des cartes en main afin de se mettre à la table des négociations. Et n’est-ce pas vrai qu’à chaque fois que les belligérants ont revu à la hausse certaines expectatives triomphales, ils ont frôlé la catastrophe et n’ont été sauvés qu’in extremis, grâce à des interventions extérieures ?
Bien entendu, les Libanais de tous bords furent tentés par la confrontation totale, mais ils se sont toujours ressaisis et à la solution finale ils ont préféré les compromis boiteux, les derniers en date étant les accords de Taëf et de Doha. Dans un passé récent, notre guerre civile a été ponctuée de massacres, de nettoyages confessionnels et de crimes abominables, mais également de cessez-le-feu, de tentatives de conciliation, de conférences en Suisse, de comités de coordination et de gouvernements d’union nationale. Le slogan « la ghalib wa la maghloub » qui clôtura les événements de 1958 n’avait pas fait son temps ni épuisé ses vertus balsamiques.
« Au plus fort des combats, on négocie », rapportait Henri Jalabert s.j. qui soulignait cette spécificité de la vie politique libanaise, cette préférence pour le compromis entre états-majors, cette répugnance à l’épreuve de force décisive. Ce ne semble pas être le cas en Syrie où l’on s’épuise à vouloir réduire l’adversaire et où, nous semble-t-il, quand les passions primaires se déchaînent, il n’y a pas de place pour le compromis. Gérard Chaliand (Le Monde) n’a pas manqué d’observer que, malgré l’existence de milieux éclairés, la tradition qui continue d’y prévaloir implique que le vainqueur l’emporte sans partage. Selon toute probabilité et après des règlements de compte âpres et cruels, une dictature en remplacera une autre, conclut-il !
Les belligérants syriens, insurgés ou loyalistes, ne cherchent pas tant à s’entendre à des conditions acceptables qu’à s’annihiler physiquement, pour eux c’est soit la capitulation sans condition de l’adversaire, soit son éradication. Curieux qu’ils n’aient jamais songé à la paix des braves, le « salam al-shouja’an » , formule d’une solution qu’avait proposée, en son temps, Hafez el-Assad pour régler le contentieux israélo-arabe. Pensez-vous ! Ladite formule, le régime syrien pourrait à la rigueur s’en accommoder dans ses rapports avec l’ennemi sioniste qu’on peut tenir à distance ; mais quand il s’agit d’un conflit entre frères, entre concitoyens, on fait preuve de plus de rigueur. Quand la gangrène menace le corps même de la patrie, il faut recourir aux grands moyens et à l’amputation. De toute façon, quelle idée de prendre les mêmes et de recommencer comme on fait à Beyrouth ! Donc tabula rasa... et foin de ces arrangements biscornus à la libanaise.

Youssef MOUAWAD
Vous en souvenez-vous ? Ce coup de semonce fut tiré par Charles Hélou, et sur les pages de L’Orient-Le Jour. « Frappe, mais écoute » était le titre d’une des interventions de l’ancien chef de l’État pendant l’horreur de « la guerre des deux ans ». L’ancien élève des bons pères citait Plutarque pour rappeler aux « chrétiens conservateurs » l’évidente sagesse, à savoir que la fureur des combats ne devrait pas couvrir la voix de la raison. Pour le féru de lettres classiques qu’il était, il fallait rester à l’écoute de l’adversaire, quitte à ne pas baisser la garde. En somme, il prévenait les « siens » contre l’ivresse que procure une maigre victoire remportée à l’arraché. Il stigmatisait les éructations et la phraséologie d’une soi-disant résolution militaire « hazem...
commentaires (2)

Pardon, il faut lire du Président Hélou, bien sûr.

Charles Fayad

09 h 27, le 17 juillet 2013

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Commentaires (2)

  • Pardon, il faut lire du Président Hélou, bien sûr.

    Charles Fayad

    09 h 27, le 17 juillet 2013

  • Il n’y a rien à dire du Hélou par respect pour sa mémoire, mais ""Au pays du Cèdre, on se bat, certes, mais on parlemente. On se massacre, mais on reste au bout du fil"". On parlemente par canon interposé, n’est-ce pas. J’en connais plus d’un Libanais incapable de rester au bout du fil, par orgueil et surtout pour ne pas perdre la face, depuis mai 2011. ""Et n’est-ce pas vrai qu’à chaque fois que les belligérants ont revu à la hausse certaines expectatives triomphales, ils ont frôlé la catastrophe et n’ont été sauvés qu’in extremis, grâce à des interventions extérieures ?"", dites-vous. Alors là, mon sang n’a fait qu’un demi-tour. Avez-vous oublié l’histoire du pompier-pyromane. Celui qui met le feu aux poudres pour finalement interposer. Celui qui divise pour régner. Il n’y a pas d’interventions extérieures qui ont sauvé le Liban, mais bien une occupation. Le Liban est condamné à la guerre à perpétuité, depuis 1975… Je sais bien qu’on a assez de torts, de faiblesses, mais le pouvoir à Damas instrumentalisait toutes les factions…

    Charles Fayad

    01 h 51, le 17 juillet 2013

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