– Alors, Abou Ahmad, comment allons-nous faire avec cette histoire d’école ?
Son fiston commence à arracher les herbes rebelles.
– Que voulez-vous faire ? Ils ont détruit ma maison au village et menacé de faire sauter l’école. Est-ce que vous laisseriez vos enfants dans ces conditions, vous ? Non, bien sûr que non. Ils sont là, à l’abri pour l’instant, et j’espère qu’ils pourront retourner à l’école en septembre.
– Oui, mais ils pourraient être scolarisés ici aussi non ? Il y a des écoles publiques.
– Je sais, mais ils perdraient chacun deux ans à cause des équivalences. Ils étaient studieux vous savez.
Désemparée et rongée par la culpabilité, j’insiste : « Peut-être qu’on pourrait vous aider, il y a des associations et tellement d’argent. »
– Ah, oui ? Il y a aussi ceux qui continuent à vivre comme si de rien n’était. Croyez-moi madame, les riches auront toujours de grandes maisons et de belles voitures. Et les pauvres des cabanes éventrées et des pieds solides pour marcher au bord des routes.
Les misérables, Jacquou le Croquant et Zola se sont donné rendez-vous ce matin au bord de ma pathétique terrasse. Je ne sais plus quoi répondre. Abou Ahmad poursuit en souriant : « Ils sont tous au spectacle. Tous. Nous sommes des cobayes qu’ils s’amusent à massacrer. On continuera à mourir. Ils regarderont bien calés dans leurs fauteuils aux murs capitonnés notre lente agonie. »
Je suis inquiète, Abou Ahmad.
– Pourquoi ? Mais vous, vous savez où aller non ? Vous rentrerez un jour en France et nous, on restera.
Je ne suis plus préoccupée. Je referme ma moustiquaire. J’entends le bruit de la machine désinfectante. Je regarde les sacs bleus que j’ai préparés. Il en faudrait des milliers encore. Des tonnes. Est-ce que cela suffira pour qu’ils nous pardonnent ? Je n’en suis pas certaine.
– J’ai fini madame, il ne faut pas arroser avant 17 heures.
En le payant, je lui demande de donner ce qu’il n’utilise pas à d’autres familles. Abou Ahmad me regarde droit dans les yeux sans perdre son sourire malicieux : « Mais ce n’est pas terminé, il y en aura d’autres. » Et là, j’ai été prise d’un frisson de fou rire incontinent, impossible à contenir. Nous avons ri tous les trois, lui, son fils et son ami d’un rire tremblant, complice et désespéré.


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