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Nos lecteurs ont la parole

L’Arabe des autres

Jean-Georges PRINCE

J’écris ces mots à tous ceux qui sont partis. Ceux qui ont quitté le pays, qui ont laissé le bitume noir du Liban pour d’autres horizons.
J’écris ces mots à tous ceux qui se sont levés un matin avec une nouvelle obsession en tête, un fil d’Ariane qui les mènerait des mois plus tard à prendre l’avion (et leur courage à deux mains).
À ceux qui sont partis à cause des bouchons, ces embouteillages monstres, ces mouvements de masse absurdes à toute heure de la journée. À croire que les Libanais travaillent tous dans le porte-à-porte. Les klaxons assourdissants, les ponts qui se soulèvent de nulle part si ce n’est de l’imaginaire d’un abruti. À tous ceux qui rêvaient de transports en commun et de larges trottoirs...
J’écris aussi aux nombreux qui sont partis pour fuir le semblant de démocratie qui régit le pays, ses politiciens véreux, son économie en berne. À ceux qui en avaient plein le cèdre des leaders de père en fils, en petit-fils, en cousin. Des partis qui s’unissent et se désunissent dans des fracas dignes de sitcoms de 15 heures – les séries nocturnes étant généralement portées par de bons acteurs au moins –. À ceux qui ne voulaient plus être simplement une couleur ou un rite. J’écris à ceux qui ne voulaient plus se faire arrêter à chaque barrage des forces de l’ordre pour délit de faciès (le concept même du barrage étant à rejeter puisqu’il ne se fait qu’à proximité de boîtes de nuit plutôt que dans des régions autrement « chaudes » ).
Ces mots vont aussi à ceux qui se sont longtemps plaint de la chaleur insupportable de nos étés (au Liban, on craint le mois d’août comme la peste), de la superficialité de certaines Libanaises et de seins rembourrés, des grosses voitures modèle de l’année qui polluent jusqu’à en rendre l’air plus toxique que n’importe quelle drogue, du manque d’urbanisme et de civisme. On a grandi en voulant croire que l’herbe était plus verte de l’autre côté de la balustrade. Et on est parti voir ailleurs. Ailleurs en Europe ou aux États-Unis. Mais loin en tout cas.
On a pris le métro tous les matins, et c’était tellement plus simple. Jusqu’à ce que « métro-boulot-dodo » prenne tout son sens. On a adoré vivre dans l’alternance démocratique gauche-droite au pouvoir. Pour finalement se rendre compte que c’est en toute démocratie que le chômage atteint des sommets, que l’on veut empêcher les homosexuels de vivre à deux et les riches de vivre pour deux, que les pauvres sont sous les ponts (ou dans les cabines téléphoniques. C’est petit, une cabine téléphonique), que les politiciens sont véreux et détestés, que le peuple est éternellement mécontent.
On a tous aimé l’idée d’évoluer dans une société intéressante, sans jugement, pour vite comprendre qu’à défaut de toujours être le con de quelqu’un, on sera toujours l’Arabe des autres.
Ailleurs il faisait délicieusement frais sous un petit soleil qui n’agresse pas. Et puis vint l’hiver, et là il a fait atrocement glacial et le soleil était plus mou que le moral.
J’écris ces mots à tous ceux qui sont partis, pour leur dire qu’on ne se sent jamais aussi bien que chez soi. Qu’on ne devrait jamais se sentir aussi bien que chez soi. Que notre chez-soi, c’est le Liban. Qu’on devrait arrêter de l’observer comme une zone de passage où nous serions locataires de nos terres. Que ce pays, c’est le nôtre. Et que personne ne devrait pouvoir nous le prendre. Que nous sommes sédentaires d’une nationalité. Que le Parlement est à notre service et pas le contraire. Que nous sommes rois au pays de tous ces martyrs qui sont morts pour notre cause. Qu’il nous revient de droit de vivre heureux dans notre patelin. Que si qui que ce soit décide de nous enlever ce bonheur, il est de notre devoir et surtout en notre pouvoir de l’en empêcher. Que le vote a un sens. Les manifestations pacifiques aussi. Les sit-in silencieux, les devoirs de mémoire, les soulèvements au printemps ou à l’automne, les insurgés et les associations de défense des droits de la femme, des homosexuels, et des animaux. Le droit de dire non. De ne plus s’écraser. De ne plus accepter ce qu’on a depuis longtemps assimilé à l’évidence.
J’écris ces mots pour dire que le jour où on perd espoir en son pays, on perd espoir en ce qu’on est. Parce qu’on est libanais dans chaque recoin du globe. On est libanais du jour où l’on naît et jusqu’à trépas. On n’arrête pas d’être libanais un instant. On le porte en nous, partout où l’on va. Et que, quitte à être libanais, autant être libanais du Liban qu’on veut. Plus de celui qu’on subit.

 

Jean-Georges PRINCE

J’écris ces mots à tous ceux qui sont partis. Ceux qui ont quitté le pays, qui ont laissé le bitume noir du Liban pour d’autres horizons.J’écris ces mots à tous ceux qui se sont levés un matin avec une nouvelle obsession en tête, un fil d’Ariane qui les mènerait des mois plus tard à prendre l’avion (et leur courage à deux mains).À ceux qui sont partis à cause des bouchons, ces embouteillages monstres, ces mouvements de masse absurdes à toute heure de la journée. À croire que les Libanais travaillent tous dans le porte-à-porte. Les klaxons assourdissants, les ponts qui se soulèvent de nulle part si ce n’est de l’imaginaire d’un abruti. À tous ceux qui rêvaient de transports en commun et de larges trottoirs...J’écris aussi aux nombreux qui sont partis pour fuir le semblant de démocratie qui régit le...
commentaires (2)

Des félicitations illimitées Monsieur JEAN-GEORGES Prince Elias W Chalhoub Chalhoub Elias

Chalhoub Elias

01 h 07, le 11 juillet 2013

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Commentaires (2)

  • Des félicitations illimitées Monsieur JEAN-GEORGES Prince Elias W Chalhoub Chalhoub Elias

    Chalhoub Elias

    01 h 07, le 11 juillet 2013

  • Bravo M. Prince pour ce "pamphlet" merveilleusement nationaliste et plein de réalisme, vous êtes sans doute jeune. Mais quel message pour tous nos concitoyens de tous âges et surtout pour certains de nos leaders politiques largement dépassés par leur médioctité, leur ignorance et leur mauvaise foi... Qu'attendent-ils pour s'accorder et ramener dans ce pays notre seule richesse nationale, notre jeunesse qui a si soif de rester au pays au lieu de s'expatrier malgré elle...!

    Salim Dahdah

    11 h 13, le 09 juillet 2013

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