Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Autopsie d’une prorogation

Lina ZAKHOUR
Au Liban, en 2013, contre toute logique, on s’accroche au pire. On lui cherche – sans forcément trouver – des excuses. On le justifie, sous prétexte de ce qui pourrait advenir de... pire ! Plutôt que de couper court à ce qui ne présage rien de bon, et sanctionner la médiocrité, on en fait une médiocratie.
La raison ? Pas de force majeure. Ni d’état d’urgence. Juste un état d’incapacité avérée des députés réunis, à concocter et voter une loi électorale susceptible de maintenir le bon déroulement de la démocratie, tout le long de leur mandat... Conséquence absurde de ce mauvais résultat, au lieu de se retirer et laisser la place à d’autres, qui seraient peut-être meilleurs à la besogne, les voilà qui autoprorogent leur mandat de 17 mois à plein salaire !
Or il y a dans cette autoprorogation comme une façon de décrier la démocratie. Car toute fin appelle un bilan. Expérimenter un Parlement quatre années suffit légalement pour se faire une opinion. Et établir un jugement, irréversible, dans l’urne...
Cerise sur le gâteau, le Conseil constitutionnel, conscience de l’État de droit, est aux abonnés absents, par la volonté de trois de ses membres ! Des juges censés faire montre d’exemplarité. Dernier rempart contre le chaos. Derniers garants des institutions. À trois, ils l’ont décidé : le Conseil constitutionnel ne se prononcera pas sur la constitutionnalité de cette prorogation.
Enfin, last but not least, un statut, celui de président de la République, auquel on s’attaque. Faisant fi de l’article 384 du code pénal, qui punit tout outrage fait au chef de l’État de six mois à deux ans de prison (deux mois à deux ans en cas de diffamation, et un mois à un an en cas d’insulte). Le préambule de la Constitution précise que « le Liban est une République démocratique, parlementaire, fondée sur le respect des libertés publiques... » Si la critique ne peut pas être interdite, toute liberté a néanmoins ses limites. Et c’est justement cette République gardienne de ces libertés que l’on assassine, tous les jours. Une agonie qui joue les prolongations. Comme une fuite en avant. Suicidaire.
Résultat : sur le terrain, des fractions armées. Certaines en toute impunité. Certaines s’attaquent à l’armée. Et certaines rivalisent même avec l’armée... Un gouvernement démissionnaire. Un Parlement périmé. Autoprorogé. Une justice décrédibilisée.
À l’horizon : le risque de vacuité totale.
Or le plus dangereux reste de s’accrocher au vide : plus loin, il y a l’abysse. Celui qui mène au néant. Cette absence de l’État de droit, que les Libanais ont déjà expérimentée. Et qui, vite, sera re-remplacée par le chaos. Car faiblesse de l’État implique guerres. Celles que l’on rejoue de toutes pièces. Au-delà de cette prorogation, il y a comme une reprogrammation. Les années n’ont pas de prise sur le scénario, qui n’a pas pris une ride. On rejoue la même scène. En reprenant – presque – les mêmes. Une mimesis désespérante. Une pathologie. Incurable ? De prolongation en prorogations, c’est l’immobilisme que l’on cultive. Le tout est d’un ennui... Et l’ennui, lui, peut être mortel. Alors, face au risque de délitement progressif de l’État de droit, les recours légaux n’ayant pas abouti, trois choix se présentent à tout honnête citoyen. Cultiver la neutralité. Prolonger le spectacle. Ou se révolter.
– Se ranger derrière une armée forte et un État neutre qui se distancie des pays limitrophes. Et, cultiver la neutralité dans le sens de citoyenneté : en n’étant concerné que par les intérêts de la République patrie, non de sa communauté... Certains idéalistes s’y accrochent. Mais, en réalité, on s’en éloigne de plus en plus, avec les différentes fractions qui s’arment, et la recrudescence du confessionnalisme et de l’intégrisme.
– Demeurer spectateurs immobiles, pris dans les affres de ces prorogations sans fin, jusqu’à l’abysse. Pire, s’amuser à défendre l’un ou l’autre des médiocres acteurs, dans un syndrome de Stockholm qui ne porte pas son nom. La majorité de la population est otage de cette situation depuis des décennies.
– Ou faire le choix, en toute légalité, de transposer sur le terrain le changement pacifique, qui aurait dû se faire dans les urnes. Une initiative citoyenne, qui a pour seul but le refus du délitement de la République. Et pour seule ambition de s’accrocher aux institutions étatiques ! Certaines organisations issues de la société civile ont amorcé le mouvement. À coups de... tomates. Le culte de la tomate est en lui-même une révolution – bienvenue, pour un pays qui a évolué ces dernières décennies au rythme des bombes et autres mitrailleuses ! Il est urgent de donner une envergure citoyenne constructive à ces initiatives, qui ne doivent surtout pas s’enliser dans le marasme politicien et/ou milicien ambiant ! Ni rester au stade de légume.
– Enfin, il reste une dernière issue qui n’en n’est pas une : trouver l’issue. Et se barrer. Nombreux l’ont déjà fait.

Lina ZAKHOUR
Avocate
Chercheuse, spécialiste du discours
Au Liban, en 2013, contre toute logique, on s’accroche au pire. On lui cherche – sans forcément trouver – des excuses. On le justifie, sous prétexte de ce qui pourrait advenir de... pire ! Plutôt que de couper court à ce qui ne présage rien de bon, et sanctionner la médiocrité, on en fait une médiocratie.La raison ? Pas de force majeure. Ni d’état d’urgence. Juste un état d’incapacité avérée des députés réunis, à concocter et voter une loi électorale susceptible de maintenir le bon déroulement de la démocratie, tout le long de leur mandat... Conséquence absurde de ce mauvais résultat, au lieu de se retirer et laisser la place à d’autres, qui seraient peut-être meilleurs à la besogne, les voilà qui autoprorogent leur mandat de 17 mois à plein salaire ! Or il y a dans cette autoprorogation comme une...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut