Le parti de Dieu s’est enfoncé dans un bourbier et, au vu du déroulement de la situation, il est difficile de prévoir quand ses combattants retrouveront leurs proches, leurs parents, leurs enfants. Surtout dans quel état ils reviendront.
La guerre n’est pas un pique-nique, une promenade de santé. On parle déjà de quelques centaines de morts, de disparus dans ces combats d’outre-frontières. De la bouche même du chef de ce parti, il y aurait un nombre conséquent de handicapés.
Qui s’en occupera quand, dans un mois, un an, dix ans, que sais-je, la fureur de la guerre retombera, quand, les nuages de la guerre s’étant dissipés, la désolation apparaîtra dans toute sa laideur ? Des images que nous montrent chaque jour les médias, nous pouvons nous faire une idée de l’ampleur des dégâts.
Nous Libanais en savons quelque chose, inutile de nous faire un dessin. Entre-temps les arsenaux doivent être vidés, la date d’expiration de certains produits de mort violente approche, il faut les utiliser avant obsolescence, en fabriquer d’autres, donner du travail à une main-d’œuvre en proie à la récession.
Ainsi, pour que quelque part dans ce monde féroce, des gens puissent manger à leur faim, consommer, faire tourner l’économie de leur pays, il faut qu’ailleurs d’autres tout bêtement trépassent par les engins de mort qu’auront fabriqués les repus. C’est une simple histoire de vases communicants, l’hémoglobine en plus.
Raisonnement simpliste s’il en est ? Peut-être.
J’ai cherché vainement à établir un rapport entre la liberté, le printemps, la démocratie, bref tous ces grands mots sortis du dictionnaire occidental et ce qui s’est passé en Irak, en Égypte, en Libye, en Tunisie et maintenant à nos portes. Les citoyens de ces pays ne sont pas mieux lotis qu’auparavant.
Si une dictature est tombée, celle qui l’a remplacée ou celle de la rue ne vaut guère mieux. Dans certains cas, c’est la haine raciale, sectaire, ethnique ou religieuse qui désormais prédomine.
Elles sont d’une monstruosité effarante. La violence, les exactions, les exécutions sommaires, la vengeance froide ont libre cours, sans bornes, sans retenue. C’est l’anarchie dans toute sa répulsive sauvagerie.
On ne démolit pas un mur pour en ôter un clou ; on ne déracine pas un arbre pour élaguer son branchage, et à plus forte raison on ne détruit pas un pays pour remplacer un régime aussi scélérat ou sanguinaire qu’il soit, surtout quand on a soi-même contribué à le mettre en place et veillé à sa néfaste longévité.
Il est des moyens plus sophistiqués et moins dévastateurs pour le faire. Mais que voulez-vous, en démocratie, il faut marquer les esprits, dissuader le contribuable de poser trop de questions sur la destination de ses deniers, amener l’opinion publique à soutenir votre action au nom de sa liberté, de sa sécurité et de sa quiétude.
Quoique je ne sois pas certain que le cow-boy du fin fond du Texas, la vieille dame toute ridée imbibée de vodka dans une sombre ruelle de Vladivostok, le dandy de Chelsea ou la belle au bois dormant de Neuilly fassent des cauchemars, si les droits de l’homme sont bafoués sur une île perdue en plein Atlantique.
Tous les moyens sont bons pour allumer le feu. À la disposition de cette machine infernale se trouve un formidable outil de destruction massive, extrêmement performant et pour pas cher. La religion opium du peuple... Un rien embrase les esprits, donne le signal des réjouissances, dans une région où les antagonismes en tout genre courent les rues.
Et c’est chez nous que ça se passe. Ouvrez vos journaux, allumez vos postes de télévision, zappez de chaîne en chaîne à l’heure des nouvelles, vous aurez le loisir d’admirer ces hommes de religion qui, au lieu de prêcher la bonne parole, la charité, l’amour du prochain, la paix, se répandent en menaces et en vociférations.
Je me demande ce qu’il reste de ces personnages politiques qui avaient su faire, sinon imposer la part des choses entre le laïc et le religieux. Il est vrai que nous avons hérité de leurs rejetons, dépassés par la situation, occupés à s’assurer une pérennité factice.
Elle sera balayée à la première griffe que lui feront ces illuminés de la foi, qui voient s’ouvrir grandes devant eux les portes d’un retour à l’âge de pierre, échafaudant plan sur plan pour une mainmise sur l’avenir du pays. Il n’y a qu’à constater les petits émirats qui éclosent de-ci et de-là, pour se rendre compte de l’acuité de ce problème.
En s’en allant en guerre comme Malbrough, le parti de Dieu a donc fait non seulement école, mais beaucoup d’émules. Ce n’est pas de sa faute s’il ne s’est trouvé personne pour lui barrer la route ou à tout le moins l’amener à raison.
Tandis qu’il s’armait et se surarmait, ses contempteurs lui faisaient des courbettes l’invitant au gouvernement, lui offrant en prime cette ineptie qu’est le tiers de blocage. Eux voulaient avoir la paix, non celle des braves, mais celle de ces petites gens qui craignent que le ciel ne leur tombe sur la tête, n’étant pas tout à fait en paix avec leur conscience.

