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Nos lecteurs ont la parole

From Berlin with love

Nicole V. HAMOUCHE
L’histoire qu’on lit dans les livres d’histoire n’est pas l’histoire; elle est désincarnée... La Seconde Guerre mondiale, le mur de Berlin, etc., des informations à apprendre et à restituer plutôt qu’une histoire qui touche et qui appelle de ce fait à réfléchir. Jusqu’au jour où on se rend à Berlin, où on voit le lieu où les habitants sautaient de leurs fenêtres ou glissaient le long des draps noués en corde... pour échapper à la séparation et à l’enfermement que le Mur présageait. On les imagine sauter, crier, parfois réussir; parfois se fracasser. On les imagine aussi se retrouver en liesse, chanter, danser, après. La vraie histoire, ce sont ces petites histoires, grands drames humains ou grandes rencontres. Des histoires d’homme, non de béton; des histoires d’oppression, de fuite, de déchirements, de faim, de rébellion, de passions, de renouveau; non de théories, politiques ou idéologiques. Des histoires de destins qui basculent.
Et si l’on peut imaginer tout cela, c’est que la mémoire de la séparation comme celle de la réconciliation a été soigneusement entretenue. Partout un mémorial, partout des visages d’hommes et de femmes, à la suite les uns des autres, en grand, en clair; vous et moi, rien de plus, mais rien de moins non plus; des hommes et des femmes victimes de la guerre froide. Car un visage est un concentré d’humanité où le «Tu ne tueras point» prend toute sa dimension. Chez eux, les morts sont des visages, ils ne sont pas jetés aux oubliettes; ils sont des anges qui veillent sur les vivants. Qui leur donnent des ailes, Les Ailes du désir, comme celles des anges de Wim Wenders, qui survolent l’Église du Souvenir à Berlin. Ils l’ont appelée ainsi parce qu’ils l’ont construite en lieu et place de celle qui avait été dramatiquement détruite durant la Seconde Guerre. La madone de Stalingrad – peinte par le lieutenant Rueber au front, et qui a fait son chemin jusqu’à ses destinataires alors que lui était fait prisonnier dans un camp où il mourut –, symbole de réconciliation des trois puissances en conflit, veille sur le grain.
Le souvenir, ils n’en nient pas l’importance, sans pour autant être dans la nostalgie; leur humanité dixit leur imperfection, ils la reconnaissent. Même l’ange Damiel de Wenders choisit l’humanité avec tous les risques qu’elle suppose. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que Berlin a été de l’avant; parce qu’elle a reconnu son humanité, c’est-à-dire son inhumanité aussi; ses erreurs comme ses grandeurs; parce qu’elle ne s’est pas dépêchée d’oublier, parce qu’elle ne s’est pas empressée de mettre sous pelle, mais qu’elle a érigé des stèles. Parce qu’elle a eu l’humilité de regarder ses blessures, ses déchirures, de faire son mea culpa, et de se réconcilier avec elle-même. Parce qu’elle n’a pas négligé l’importance du symbole dans ce processus, ni l’importance du processus lui-même: le musée Checkpoint Charlie, l’East Side Gallery; le mémorial juif, la madone de Stalingrad... Des symboles pour honorer, pour se souvenir, se tendre la main.
La confiance n’est pas naïve ou facile – la choisir ne signifie pas fermer les yeux face à ce qui ne va pas –, elle est un risque. Mais pour prendre ce risque, il faut être au moins deux. Comme ces intellectuels et penseurs berlinois qui se retrouvaient là où ils le pouvaient pour mijoter leur résistance, pacifique, qui finit par porter ses fruits. Comme Marion et Damiel, ange déchu dans Les Ailes du désir, qui ont choisi de céder au risque de l’amour.
En vingt ans, Berlin a bâti, réconcilié, concilié, intégré, créé. Il n’y a pas un mendiant ou un SDF dans les rues berlinoises, il y a des vélos plus que des voitures, il y a un système social fabuleux dont bénéficient tout autant les Berlinois de l’Est que de l’Ouest. Le mur est tombé en 1989, un an seulement avant la fin de notre mur à nous; notre guerre à nous: Est-Ouest, comme eux. Ils partaient d’une oppression – un rideau de fer – et d’un dénuement bien plus lourds sans doute que ce que nous avons connu, si tant est que l’horreur soit mesurable. Comment s’empêcher de faire le parallèle, malgré tout? Deux conflits successifs; une ville littéralement détruite, déchirée; des drames humains par dizaine de milliers; et ils s’en sont sortis. De façon grandiose. Pourquoi pas nous? Et que l’on cesse de se réfugier derrière l’argument du pluriconfessionnalisme que l’on nous sert à toutes les sauces. Trop facile.
Trop facile aussi de dire: «C’est fini, on efface, on s’embrasse et on construit», selon les termes de Liliane Ghazaly, ethnologue et psychanalyste, dans un témoignage apporté en 2001 à Monique Durand, réalisatrice canadienne. Le résultat des courses est là; ce n’est pas fini et on n’a rien effacé.
Si Berlin me laisse quelque chose de fort, c’est qu’elle s’impose comme un lieu historique de vérité et un passionnant exemple de volonté politique. Serait-ce que l’exercice de la volonté est plus facile lorsqu’il s’inscrit dans la vérité? Beyrouth ne peut-elle être un lieu de vérité, plutôt que celui d’une farce permanente? Est-ce trop ringard que d’aspirer à un peu de vérité? Ou effrayant? Mais la peur ne vole-t-elle pas les rêves au passage?

Nicole V. HAMOUCHE
L’histoire qu’on lit dans les livres d’histoire n’est pas l’histoire; elle est désincarnée... La Seconde Guerre mondiale, le mur de Berlin, etc., des informations à apprendre et à restituer plutôt qu’une histoire qui touche et qui appelle de ce fait à réfléchir. Jusqu’au jour où on se rend à Berlin, où on voit le lieu où les habitants sautaient de leurs fenêtres ou glissaient le long des draps noués en corde... pour échapper à la séparation et à l’enfermement que le Mur présageait. On les imagine sauter, crier, parfois réussir; parfois se fracasser. On les imagine aussi se retrouver en liesse, chanter, danser, après. La vraie histoire, ce sont ces petites histoires, grands drames humains ou grandes rencontres. Des histoires d’homme, non de béton; des histoires d’oppression, de fuite, de...
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