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Nos lecteurs ont la parole

La valse des populismes

Sagi SINNO
Un touriste, expert en danse métaphorique, était en visite au Liban. Voici son récit.
Bienvenue au Liban, le pays de la fameuse mosaïque confessionnelle, ou plutôt ce qui fut connu ainsi. Apparemment, les arts plastiques ne sont plus adaptés pour décrire la réalité politique de ce pays. Désormais, c’est un autre genre artistique, la danse, notamment la valse des populismes qui a pris le dessus et qui a la cote en ce moment dans les milieux politiques de tous bords. Il s’agit d’une valse bien spéciale, une valse à deux temps. Un peu comme la terre qui tourne autour d’elle-même et, en même temps, autour du soleil, chaque force politique essaie, dans un premier temps, de s’imposer comme étant la plus populiste au sein de sa propre communauté, avant de se lancer, au niveau national, dans un concours de populisme généralisé entre les différentes communautés confessionnelles du pays. Évidemment une telle danse ne peut être que vertigineuse et susceptible de causer une forte migraine à tout un pays.
Les choix politiques ne se font guère à la lumière du possible, du raisonnable ou de ce qui peut rassembler, mais selon des critères qui privilégient les positions extrémistes, les choix irréconciliables et les divisions permanentes. Les discours ne font pas appel à la raison, à l’objectivité ou à la sagesse, mais aux passions déchaînées, aux instincts les plus violents, aux bas-fonds les plus noirs de la nature humaine, aux peurs, aux haines, souvent ancestrales, bref à l’exaltation du chauvinisme communautariste exacerbé. Pacifier les relations au sein des communautés et entre elles n’est plus à l’ordre du jour de la plupart des forces politiques. Au contraire, susciter les tensions et les maintenir est plus profitable en termes de sympathie intraconfessionnelle, notamment en période électorale.
Voici une communauté où un des leaders s’est imposé en maître valseur absolu. Se positionnant comme chevalier voulant récupérer les droits qui auraient été arrachés à sa communauté minoritaire dans un océan hostile, il impose par là même le rythme de la valse populiste : un rythme vif, énergique, rapide. Ayant choisi de jouer à son jeu, il ne reste plus aux autres forces politiques de cette communauté que d’essayer de garder le rythme dans la mesure du possible, quitte à s’embrouiller avec leurs partenaires-alliés (projet de loi dite orthodoxe, prolongation ou non du mandat du Parlement). Il en résulte une sorte de compétition acharnée dans un concours de repli identitaire, voire de renfermement sur soi et de crispation, accompagnée d’accusations réciproques de trahison, le tout sur fond de phobies diverses, certes parfois justifiées, mais souvent exagérées.
Voilà une autre communauté où la force politique hégémonique a récemment avoué son choix de se lancer dans une danse folle sur une piste étrangère et pour des intérêts étrangers. En l’occurrence, il ne s’agit plus d’un populisme confessionnel dilué, mais d’un populisme religieux purement idéologique. Cette force politique a dû puiser bien au fond des profondeurs humaines les plus sombres. Ce parti fait appel à une haine quatorze fois séculaire, qui a bien fermenté dans le récipient de l’idéologie du chef suprême, du guide politique de droit divin qui a toujours raison parce qu’il ne peut avoir tort. Jouant tantôt sur les sentiments religieux (protection des mausolées sacrés), tantôt sur les peurs existentielles (à l’égard du Front al-Nosra et autres), ce parti pousse le populisme à des extrêmes rarement égalées auparavant au Liban.
Jetons également un coup d’œil sur cette troisième grande communauté où la force politique dominante brille par son absence, sa passivité et son attentisme. Tablant sur l’éventuelle victoire d’une révolte voisine pour pouvoir profiter, a posteriori, du changement de la donne, ce parti s’est résigné à presque ne rien faire entre-temps, si ce n’est d’essayer de conserver le statu quo, et de figer les choses en l’état jusqu’à nouvel ordre. Son populisme est « passiviste » : il s’agit de faire principalement l’éloge d’un événement étranger attendu (qui tarde à se réaliser depuis plus de deux ans), et sur lequel il n’a aucun pouvoir de contrôle ou de décision. La nature ayant horreur du vide, ce courant a dû céder progressivement la place, toutes proportions gardées, à des groupuscules extrémistes. Même si leur danger est encore plus médiatique qu’effectif (parce que non représentatifs populairement), il n’en reste pas moins que leur populisme communautariste est notoire. Ces groupuscules s’arrogent les prérogatives de défense de toute une communauté (d’ailleurs plus en parole qu’en actes, faute de moyens), comme si cette communauté leur avait demandé quoi que ce soit ou comme si elle voulait tomber dans l’erreur de trouver protection en dehors des instances étatiques.
Reste enfin le valseur des valseurs, qui est capable de mener une valse à quatre, six, huit, dix temps et plus, assez habile pour suivre n’importe quel pas de danse à n’importe quel rythme. C’est le professionnel de la valse, le tourbillon des pistes. Adepte du tout et son contraire, son populisme est méthodologique ou formaliste.
Le populisme est partout au Liban. Même la modération est devenue populiste parce que souvent démagogique. Même le centrisme pourrait s’apparenter à du populisme, surtout lorsqu’il s’agit d’un simple centrisme de position plus que d’un centrisme d’action. Le populisme serait-il contagieux ? Même les propos contenus dans ces quelques lignes pourraient être qualifiées de populistes : se plaindre de façon aussi générale de la réalité politique d’un pays, rien de plus nihiliste et de plus populiste.
Ce qui est sûr, c’est que le grand perdant de cette valse malsaine est l’État et ses institutions, l’État comme creuset de rassemblement et de stabilité. «L’État, comme réalité en acte de la volonté substantielle, (...) est le rationnel en soi et pour soi (...) dans lequel la liberté obtient sa valeur suprême», disait Hegel. Comment alors des valseurs surfant sur les vagues de passions irrationnelles pourraient-ils bien bâtir ou même seulement gérer un État et garantir la liberté de ses citoyens? C’est de l’ordre de l’impossible. C’est pourquoi l’État libanais est abandonné, seul, fatigué, courbé, paralysé, agonisant, serrant tendrement avec ce qu’il lui reste de force la Constitution. Cette dernière a gardé les vestiges d’une beauté passée parce que, malgré toutes ses insuffisances, elle fut l’une des premières nées dans la région. À l’intérieur de ses pages jaunissantes à force d’être bafouées, l’encre des mots vivre-ensemble, unité nationale, indépendance, délais institutionnels, a tellement séché que ces termes deviennent de plus en plus flous, difficilement lisibles, et tendent à s’effacer complètement. Osons espérer que l’esprit critique du peuple va se réveiller un jour, il fera alors trébucher tous les valseurs pour les ramener à leur conscience, et toute la piste du populisme s’effondrera.

Sagi SINNO
Un touriste, expert en danse métaphorique, était en visite au Liban. Voici son récit. Bienvenue au Liban, le pays de la fameuse mosaïque confessionnelle, ou plutôt ce qui fut connu ainsi. Apparemment, les arts plastiques ne sont plus adaptés pour décrire la réalité politique de ce pays. Désormais, c’est un autre genre artistique, la danse, notamment la valse des populismes qui a pris le dessus et qui a la cote en ce moment dans les milieux politiques de tous bords. Il s’agit d’une valse bien spéciale, une valse à deux temps. Un peu comme la terre qui tourne autour d’elle-même et, en même temps, autour du soleil, chaque force politique essaie, dans un premier temps, de s’imposer comme étant la plus populiste au sein de sa propre communauté, avant de se lancer, au niveau national, dans un concours de populisme...
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