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Nos lecteurs ont la parole

À mon (peut-être) cousin

Georges TYAN
Il est des souvenirs qui vous marquent à vie. Aussi anodins qu’ils soient, ils gardent une place dans votre mémoire, ressortent d’eux-mêmes quand le besoin s’en fait sentir.
C’était au cours de l’été 1973, mon père, belle figure du barreau de Beyrouth, s’en était allé à peine six mois auparavant. Un de ses fidèles amis, alors ministre en exercice, trouva bon de m’inviter à une inauguration estivale où, avec d’autres personnalités, il devait prendre la parole.
On m’avait installé à une place d’honneur. La déferlante des tribuns débuta, puis vint le tour d’un monsieur dont je trouvais la présence à cette tribune tout à fait déplacée. Si ce n’était lui, c’était son frère jumeau. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau au chauffeur du ministre en question. Je ne m’étais pas privé d’un bel après-midi d’été pour l’écouter.
Intrigué, ne pouvant pas me retirer, je me penchais vers mon voisin et l’interrogeais sur l’identité du tribun dont, force est de le reconnaître, les envolées lyriques enthousiasmaient la foule et lui valaient les applaudissements du public.
Amusé, il me répondit qu’il s’agissait du directeur général de je ne sais plus quel ministère et était détenteur d’un doctorat d’État. De plus, il était originaire du Liban-Sud, ajoutant, ayant saisi le fond de ma question, qu’il était le chauffeur du ministreoriginaire, lui, des hauteurs du Kesrouan où nous nous trouvions.
À la fin du rassemblement, mon voisin prit la peine de m’expliquer que le Liban ayant été un pays de passage, les déplacements de populations dues à la pauvreté, à la colonisation, à la fuite de l’occupant, aux histoires de lit, il y eut à un moment donné une sorte de gigantesque cocktail. À creuser un peu dans l’histoire des familles, chacune descendait de l’autre.
Et d’ajouter à mon grand étonnement, ayant vécu dans une maison où la croyance en Dieu est primordiale mais l’appartenance religieuse le cadet de nos soucis, que troquer sa religion d’origine pour une autre était chose courante, non pour des raisons idéologiques, mais souvent pour se fondre dans le milieu où l’on arrivait.
Ainsi, quand l’un des combattants du parti de Dieu s’en va à la mort par-delà les frontières, il s’agit peut-être de l’un de mes petits-cousins – je ne peux y penser sans chagriner.
Quand l’un ou l’autre de ces hommes de religion à la barbe bien garnie lève son index et nous menace des pires horreurs si nous ne sommes pas d’accord sur sa manière de jouer au terroriste, n’a-t-il pas conscience que c’est peut être à l’un ou l’autre des membres de sa famille qu’il s’adresse ?
C’est avec beaucoup d’attention et de sérieux que j’ai écouté et réécouté le dernier discours de – peut-être mon cousin – sayyed Hassan Nasrallah. Il y a des points forts, mais aussi des propos que je récuse absolument.
Comme lui, je suis conscient de l’absence de l’État à tous les niveaux, l’unique idée qui tracasse nos dirigeants étant de rester en place, traire la vache à lait qu’est l’État, lequel , ma foi, n’en peut plus de donner, nul n’ayant voulu, et c’est notoire, passer du stade des fermettes à celui de nation. Ceux qui ont tenté l’aventure ne sont pas morts dans leur lit.
Plus encore que mon cousin, sayyed Hassan, j’ai été sidéré de constater que ceux-là mêmes qui ont mené un combat sans merci contre la loi électorale en vigueur, dite de 1960, l’ont tuée, piétinée et enterrée, puis ont joué les Lazare et l’ont ressuscitée. Ils auront été les premiers à se précipiter pour faire acte de candidature. Non par peur du vide comme il le prétendent, mais par crainte de se faire brûler la politesse, justement en application de la loi.
Je vous prends à témoin, sayyed Hassan, de grâce indiquez-moi un seul endroit au Liban où la loi est appliquée. Chez vous dans la banlieue sud ? Au Liban-Sud ? Au Liban-Nord ? Dans la Bekaa ? Même pas dans la capitale. Qu’ils aillent tous se rhabiller.
De plus, mon cher peut-être cousin, vous vous plaignez que l’armée ne soit pas bien équipée, accusant les États-Unis, en termes frôlant l’insulte, d’obstruction. Sans doute que sur ce plan-là, vous auriez raison. Mais avez-vous tenu compte des nombreux entremetteurs qui se sucrent au passage ? Les Américains sont particulièrement frileux sur ce point...
Peu de gens savent qu’en 1983, après l’invasion israélienne, alors que la VIe Flotte avait jeté l’ancre au large de Beyrouth, chaque lot de munitions destiné à l’armée libanaise nous a été facturé et réglé rubis sur l’ongle avant livraison.
Je présume que vous savez pertinemment qu’un Liban désuni n’est pas de taille à s’opposer aux, comme vous le dites si bien, diktats américains, appuyés en cela par les Européens, et qui se résument à la pérennité d’Israël. Ce dernier ayant en ligne de mire la destruction pure et simple du Liban et de son mode de vie.
Votre flagrante immixtion en Syrie ne fait qu’amener de l’eau à leur moulin. En faisant passer en Syrie des hommes avec ou sans armes et bagage, vous enfreignez la loi, même si nos frontières sont une passoire.
Vous mettez à la disposition d’un régime qui nous a avilis, asservis, amoindris votre communauté en premier ainsi que des mercenaires. Ce qui est tout aussi
répréhensible.
Vous partez en croisade – passez-moi l’expression – contre l’intégrisme, l’obscurantisme. Vous ne faites qu’attiser les rancœurs, amener sur notre pays toutes sortes de dangers.
Ce n’est qu’à travers l’unité que nous endiguerons tous ensemble ce fléau.
Allez, venez cousin, le Liban est bien beau, c’est le paradis sur terre.
À l’automne, les arbres perdent leurs feuilles, de la terre jaillit leur odeur. En hiver, il y a la pluie, la neige, les cimes de nos montagnes sont blanches. Au printemps, les arbres refleurissent, les coquelicots et les marguerites tapissent les champs. En été, le soleil resplendit, nos plages sont couvertes de sable fin baignant dans une mer d’azur.
Il fait très bon y vivre, ne le détruisez pas !

Georges TYAN
Il est des souvenirs qui vous marquent à vie. Aussi anodins qu’ils soient, ils gardent une place dans votre mémoire, ressortent d’eux-mêmes quand le besoin s’en fait sentir.C’était au cours de l’été 1973, mon père, belle figure du barreau de Beyrouth, s’en était allé à peine six mois auparavant. Un de ses fidèles amis, alors ministre en exercice, trouva bon de m’inviter à une inauguration estivale où, avec d’autres personnalités, il devait prendre la parole.On m’avait installé à une place d’honneur. La déferlante des tribuns débuta, puis vint le tour d’un monsieur dont je trouvais la présence à cette tribune tout à fait déplacée. Si ce n’était lui, c’était son frère jumeau. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau au chauffeur du ministre en question. Je ne m’étais pas privé d’un...
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