Voilà, misérablement, ce qui vient à l’esprit lorsqu’on se rend compte que quatre années de permanence à des postes de responsabilité n’auront pas permis de faire avancer d’un iota la moindre réforme publique. À commencer par une loi en matière d’élections législatives ou encore par l’amélioration d’un réseau électrique scandaleusement défaillant.
On me dira que nous vivons coincés entre deux courants politiques qui se font face à tous les niveaux, créant ainsi l’obstacle idéal à tout mouvement de progrès.
Il y a là, effectivement, de quoi expliquer le blocage criminel auquel nous sommes soumis depuis si longtemps. C’est pourquoi j’en tiens pour responsables tous nos dirigeants sans exception. Qu’il y ait, ça et là, quelques-uns qui s’en lavent les mains au prétexte de leur sincérité personnelle ou de leur impuissance à faire évoluer les choses ne change en rien les données du problème mortel que vit la réalité libanaise.
Car chez nous, la notion de responsabilité ne couvre que celle des intérêts matériels des élus et de leur propre clan. Comment comprendre autrement le comportement de hauts fonctionnaires qui affichent sans vergogne un étalage de futilités et d’agitation stérile alors qu’ils sont censés être attentifs au service de leurs concitoyens ? La première définition de toute démocratie étant que la source du pouvoir soit le peuple lui-même... Gérer la chose publique suppose en contrepartie que le citoyen soit en mesure de demander des comptes. Or placer la barre à cette hauteur équivaut à faire le procès de tout un peuple. Un peuple composé, hélas, dans sa majorité, d’individus sans culture comme sans véritable éducation civique. Capable en sus (il n’a pas cessé de le démontrer depuis un siècle que son État-nation existe) en réélisant continuellement les mêmes personnages, pris dans les mêmes familles et dans les mêmes partis. D’où le clientélisme qui alimente la portion la plus rusée de la population, laquelle reproduira à l’infini le processus fatal de la corruption et du désordre.
Ajoutez à cela la malédiction régionale due au fait d’être pris en étau entre Israël et la Syrie, et vous comprendrez qu’il soit devenu inutile de tenter la moindre démarche politique qui n’ait, au préalable, l’assentiment de l’un ou de l’autre de nos sinistres voisins.
Le tableau est si noir que je me demande, moi citoyen libanais, pourquoi je vis, pourquoi je pense, pourquoi j’écris.
Au point où nous en sommes, je ne vois franchement plus vers quel horizon regarder. Pas d’élections en vue, pas de gouvernement non plus, et, plus loin, pas d’élection présidentielle. Un pays sans queue ni tête en somme !
Comment alors imaginer la suite sous le ciel bleu du Liban ?
Pas difficile de le prédire : un Liban saucissonné vaille que vaille, constitué en fédération. Ainsi le maronite n’affrontera plus que le maronite, le sunnite, le sunnite, et le chiite, le chiite. Les divers minoritaires, au fond du décor, s’amuseront à jouer plus franchement le jeu qu’ils ont toujours affectionné : le courtage en faveur du plus offrant. Magnifique composition de mosaïque digne d’un conte des Mille et Une Nuits.
De la sorte, serons-nous fidèles à nos origines. Gouvernés, tour à tour, au fil des saisons, par un émir, un uléma ou un patriarche, nous pourrons surnager sur l’océan glauque de la société de consommation en nous prostituant sans complexe entre l’Israélite, le Persan et le Grand Turc.
Une tragi-comédie à la Voltaire ! Au moins ferions-nous là œuvre surréaliste qui ne s’empêchera pas d’être une œuvre d’art. Formule unique dans le monde ? Nous le serions véritablement, pour une fois.
Dans une région qui rampe vers la désintégration de sa construction séculaire, nous serions donc les pionniers d’un impensable avenir.
Que vive le Liban !

