Je suis occupé(e). À quoi ? Avec qui ? Où ? Je suis occupé(e) est probablement la phrase la plus difficile à dire au Liban. Plus difficile que sorry, pardon ou je t’aime. C’est une phrase tout aussi compliquée à énoncer que je ne veux pas ou je ne peux pas ou je n’ai pas envie. Elle est quasiment impossible à dire parce qu’elle est impossible à entendre. Impossible parce qu’ici au royaume des intrusifs, la vie privée n’est pas reine. À l’ère des nouvelles technologies, des smartphones, d’Internet, des réseaux sociaux, il est ardu, mais alors absolument laborieux d’avoir un tant soit peu de vie privée. À l’ère de l’exhibitionnisme et du voyeurisme à outrance, on ne peut plus se cacher, on n’a plus le droit de se cacher. Pas pour une quelconque raison secrète, un quelconque adultère, un quelconque crime (de lèse-majesté) ou autre. Pour aucune raison, justement. On ne peut pas/plus ne pas se justifier quand on n’a pas envie de faire quelque chose. On doit donner une raison, un mot d’excuse. On sort ce soir ? Non. Pourquoi ? Parce que. T’es où ? Tu fais quoi? Pourquoi tu ne m’as pas rappelé? Pourquoi tu n’as pas répondu à mon message alors que tu l’as lu ? Pourquoi tu es “last seen” à 4h52 du matin ? T’étais où ? T’as fait quoi hier ? Pourquoi tu ne m’as pas dit de venir ? C’est quoi, ce statut sur Facebook ? Ça m’est destiné ? Mais parce que ! Parce que ! Parce que je suis insomniaque ou pas. Parce que je suis fatigué ou pas. Parce que j’avais pas la force de parler ou pas. Parce que je n’étais pas seul ou pas. Parce que là, à ce moment-là, j’avais les yeux rivés au plafond, préoccupé par le sort de ce pauvre papillon coincé dans la toile de cette affreuse araignée (du soir) qui venait tout droit sur lui. Parce que je n’ai pas envie, à chaque fois que je vois X, de dire à Y. Parce que j’ai besoin d’être seul. Ou pas. Et parce que, voilà, il y a des jours avec, et des jours sans. Et les jours sans, on n’a pas obligatoirement envie d’expliquer ce qui se passe. Il ne se passe pas forcément quelque chose, et quand bien même il y aurait quelque chose, on n’a peut-être pas envie d’en parler. Mais il est compliqué d’expliquer cela à son entourage. Et on finit, très souvent, par mentir. Pas inventer une raison. Par rédiger un faux certificat médical avec en bas l’imitation de la signature du docteur. Parce qu’on a envie de protéger sa vie privée. Qu’on a besoin de garder son jardin secret. Parce qu’une vie ne doit pas s’étaler. Ni sur Facebook, ni dans des conversations de salon, ni dans un spa. Une vie, ça se préserve. Et malheureusement, quand on tend à le faire, on finit par provoquer la réaction inverse. L’absence de réponses, le non-savoir de ce qui se passe chez les autres, les non-dits sont des mystères qui animent les pires hypothèses, plus que quelques mots parsemés ici et là. Ces hypothèses qui égratignent, qui bousillent, qui blessent. Des hypothèses qui deviennent des ragots. Des ragots qui deviennent des vérités. Des vérités mensongères relayées sur grand réseau et qui causent des préjudices et des dommages collatéraux. Une vie ne peut plus être privée au XXIe siècle. Une vie ne peut pas être privée au XXIe siècle, au Liban. Tout doit être su, tout doit se savoir. Et même si, à l’aide de moyens aussi légitimes que loufoques, on réussit à construire une immense barrière de corail qui laisserait toutes les véhémences s’écraser au milieu du grand large de notre « privacy », il y aura toujours quelqu’un ou quelque chose pour vous rappeler que votre vie ne vous appartient finalement pas. Un réseau social, où, même si on n’en fait pas partie, aucun deuil (amoureux ou amical) ne peut être fait. Un téléphone où vos moindres faits et gestes sont épiés, décortiqués par des apparitions ou des posts. Une âme soi-disant bien intentionnée qui vous assénera ce que vous n’aviez pas envie de savoir, alors que « what you don’t know doesn’t hurt you ». Et malgré toute la force du monde, le désintérêt, l’ignorance et le je m’en-foutisme dont on fait souvent preuve, on se sent sali alors qu’on ne voulait qu’une seule et unique chose : faire en sorte que les choses soient propres.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Je suis occupé(e). À quoi ? Avec qui ? Où ? Je suis occupé(e) est probablement la phrase la plus difficile à dire au Liban. Plus difficile que sorry, pardon ou je t’aime. C’est une phrase tout aussi compliquée à énoncer que je ne veux pas ou je ne peux pas ou je n’ai pas envie. Elle est quasiment impossible à dire parce qu’elle est impossible à entendre. Impossible parce qu’ici au royaume des intrusifs, la vie privée n’est pas reine. À l’ère des nouvelles technologies, des smartphones, d’Internet, des réseaux sociaux, il est ardu, mais alors absolument laborieux d’avoir un tant soit peu de vie privée. À l’ère de l’exhibitionnisme et du voyeurisme à outrance, on ne peut plus se cacher, on n’a plus le droit de se cacher. Pas pour une quelconque raison secrète, un quelconque adultère, un...
Nous sommes au Liban n'est-ce pas. On épie les "autres" pour mieux les dénigrer. Même sur Facebook, un compte confidentiel sera vu par indiscrétion, sous un pseudonyme bien sûr... Le Liban quel village !!!
10 h 29, le 25 mai 2013