Un théâtre où le personnage principal est une page Facebook.
Ce réseau, avec ses révolutions et circonvolutions, inspire de plus en plus l’œuvre du tandem Mroué/Saneh. Une œuvre artichaut qui accumule plusieurs couches et niveaux de lecture. Mais dont le cœur interroge des constantes: la question de la représentation, les lignes brouillées du réel et de la fiction, un rapport critique à l’histoire, la présence de morts...
Des thèmes présents dans 33 RPM and a few seconds, une performance inspirée (on le devinera après) du suicide d’un jeune militant des droits de l’homme. Non, il ne s’appelle pas Diyaa Yamout. Mais après une recherche Google, on découvre un autre personnage, ayant vécu sur Internet entre le 11 août 2010 et le 4 septembre 2011. Sa dernière intervention personnelle: une phrase, écrite sur sa page Facebook, ultime révérence avant le saut final, dans laquelle il reprend une citation de la poète et activiste américaine Voltairine de Cleyre (1866-1912): «Je meurs comme j’ai vécu, esprit libre, une anarchiste, n’ayant fait aucun serment d’allégeance à un dirigeant sur la terre ou au ciel.» Lui, c’est Nour Merheb, militant des droits de l’homme, notamment connu pour ses batailles contre les tribunaux militaires au Liban, retrouvé sans vie dans un chalet à Amchit le 16 septembre 2011. Le jeune homme de 25 ans se serait suicidé en inhalant du hélium. Une vidéo filmée par le militant aurait été laissée sur son téléphone portable, dans laquelle il explique (ou plutôt pas) les motifs de son acte désespéré. Le seul acte de liberté que la vie nous accorde, selon ses dires. Près du corps, également, un bout de papier, où il a griffonné: «Ne me touchez pas, appelez le 112.» Plusieurs éléments portent à croire que Diyaa est inspiré de Nour. Premier indice: ce message du «112» figure sur le poster de la performance. Deuxième indice: la citation de Cleyre est également affichée sur le mur Facebook de Diyaa. Troisième indice: Diyaa, en arabe, est synonyme de Nour, signifiant lumière. Yamout veut évidemment dire « en train de mourir». Quatrième indice: le message final qui s’affiche en gros plan, sur l’écran Facebook de Diyaa, est signé par un certain Nour, dont le profile pic est toute noire. «Dors bien, bel enfant», phrase de clôture du spectacle.
Hommage à Nour, donc, ce 33RPM (qui se traduit par 33 révolutions par minute et quelques secondes)? Sans doute. Mais aussi, et surtout, l’occasion de soulever plusieurs questions, parallèles à celles du printemps arabe. Questions des infos et des intox, questions de la représentation du soi et du deuil dans le monde virtuel. Mais aussi du militantisme, de l’engagement, de la société libanaise et de ses fractures, des frontières de plus en plus brouillées entre le public et le privé, l’intime et le politique, la présence et l’absence des morts. Mais aussi celle des vivants.
*Le samedi 25 mai (à 21h et à 22h) et le dimanche 26 mai (à19h, à 20h, à 21h et à 22h), Rabih Mroueh présente, avec Yaser Mroué et Sarmad Louis, « Riding on a cloud », au théâtre Babel, Hamra, réservations au 70/ 841 580.


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