Or, que vient-on chercher ici ? Qu’est-on en droit d’y trouver ?
La beauté d’une nature sauvage ? La solitude ? La joie de l’effort dans la marche ? Le silence ? Dieu ?
Dans le brouhaha de cette foule, que nous reste-t-il donc de la communion avec la nature ? Dans ce bruit insupportable, que reste-t-il de la sainteté de la vallée ?
Mais, dira-t-on, si cette vallée est un tel trésor, n’est-il pas juste de le faire partager au plus grand nombre ?
Oui, certes ! (c’est d’ailleurs ce à quoi je m’attache moi-même depuis une trentaine d’années), mais à condition que ne soit pas détruit ce qu’on est venu y trouver.
Imaginons un promoteur immobilier qui, ayant acheté une forêt, commence à y construire un petit groupe d’immeubles. Attirés par le calme de la nature, les clients affluent. Devant le succès de son opération, notre homme décide de l’ouvrir à un plus large public et construit un nouveau bâtiment, puis un autre – jusqu’au jour où la forêt n’existe plus !
Que faire ? Doit-on, comme au mont Athos, établir des quotas journaliers(3) ? Trier les visiteurs ? Selon quels critères ?
Des projets sont à l’étude ou en cours(4), certes, mais en attendant leur réalisation, une mesure simple pourrait être prise. Elle ne demande ni réflexion ni finances : il s’agit de seulement mettre en application les règles déjà établies.
Après que la vallée a été classée par l’Unesco, il a été décidé, en effet, d’en interdire l’accès à tout véhicule sauf ceux des riverains et les navettes. Toutefois, en attendant qu’un parking soit aménagé au niveau du couvent moderne de Mar Lichaa(5), on a toléré que les voitures se garent en bas, près de la centrale électrique. Or, certains jours de vacances et de beau temps, comme ce 1er mai et la plupart des dimanches d’été, ce sont des centaines de véhicules qui parcourent la route menant à Qannoubine (y causant parfois des embouteillages qui n’ont rien à envier à ceux de Jounieh ou de Khaldé !)(6).
Interdire cette route contribuerait à protéger la vallée tout entière, et tout particulièrement ce qui en est le cœur, le couvent Notre-Dame de Qannoubine qui doit être à tout prix préservé.
Qannoubine est, certes, un site d’une beauté exceptionnelle. Laquelle beauté est déjà une valeur spirituelle (le beau n’est-il pas « ce qui élève l’âme »(7) ?). C’est aussi, bien sûr, un lieu historique, mais ce n’est pas d’abord cela. Ce n’est pas un musée, une chose figée. Le passé n’y est pas mort, il se prolonge au présent. C’est un lieu de prière vivante(8). Son isolement(9) et le silence qui l’accompagne en font un lieu de retraite privilégié, un de ces endroits bénis où le Ciel et la Terre se touchent. N’est-ce pas dans le désert que Dieu se fit connaître à Moïse, et dans le désert également qu’Il veut conduire celui qu’Il aime pour « Lui parler au cœur » (Os 2 : 16) ?
Qannoubine est un lieu de pèlerinage, et que serait donc un pèlerinage sans effort ?
Qannoubine est un lieu de retraite, et que serait une retraite sans silence ?
C’est pourquoi :
– Qannoubine envahie par une foule de promeneurs n’est plus Qannoubine ;
– Qannoubine sans silence n’est plus Qannoubine ;
– Qannoubine accessible sans effort n’est plus Qannoubine.
Imaginez un ascenseur (gratuit de surcroît) permettant d’accéder à la cime de l’Everest. Si vous êtes le premier à en profiter, vous pourrez au moins jouir de la beauté du spectacle (ce qui ne sera pas le cas des suivants lorsque le sommet sera envahi), mais on vous aura spolié de ce qui est l’essentiel pour l’alpiniste : la joie de l’effort, de la victoire sur la montagne et sur soi-même.
La montagne se mérite. Qannoubine aussi.
Pour le vrai pèlerin, il est un point de vue supplémentaire. Lorsque l’on va rendre une visite, il est de coutume d’apporter un cadeau. Lorsque l’on vient chez Notre-Dame de Qannoubine, le moindre présent que l’on puisse lui présenter ne serait-il pas l’effort de notre marche ?
Ici, dans cette vallée, des chrétiens ont souffert(10). Dans ces grottes, des ermites ont prié(11). Dans ce couvent, des patriarches ont été persécutés(12). Et nous oserions refuser la sueur de nos fronts et la fatigue de nos pieds ?
Mais, direz-vous, tout cela est bon pour les chrétiens, les croyants, mais les autres ? Qannoubine doit-il leur être fermé ?
Certes non ! J’ai moi-même guidé, ou rencontré sur place, de nombreux visiteurs incroyants, voire athées : tous ont été profondément marqués. Il n’est pas nécessaire d’être chrétien, ni même de croire en Dieu pour être sensible à la beauté et au caractère sacré des lieux. D’ailleurs, les étrangers, quoique souvent incroyants, sont généralement plus respectueux du silence (sans parler de la propreté !) que de certains Libanais, même pèlerins.
L’attitude à avoir vis-à-vis de la Qadischa est simple. Elle est tout entière résumée dans son nom : la vallée sainte ! C’est-à-dire un lieu privilégié pour se retirer en soi-même (faire « retraite »)
et y rencontrer Dieu. Si Élie, à l’Horeb, n’a pu reconnaître le Seigneur ni dans le grondement du tremblement de terre ni dans le fracas de l’ouragan, nous est-il possible, quant à nous, de Le trouver dans les pétarades des motos ou la « musique » des restaurants ?
Ce n’est que lorsqu’il entendit « comme le bruit d’un fin silence » que le prophète s’avança à la rencontre de Yahweh (1R 19 : 13).
(1) Appelés aussi ATV
(2) Pour être honnête, je dois dire qu’un assez grand nombre d’entre eux était constitué de pèlerins, mais parfois, malheureusement, aussi bruyants que les autres.
(3) Pour les non-orthodoxes : 10 visiteurs (de sexe masculin uniquement) par jour !
(4) Grâces à Dieu pour ceux qui visent à ce que la vallée redevienne la vallée sainte – ce qui seul compte. Espérons que la vigilance des autorités compétentes pourra faire obstacle à d’autres à but purement lucratif qui dénatureraient le site.
(5) Les travaux commencés n’ont jamais été achevés.
(6) Laquelle route a été d’ailleurs – en toute illégalité – élargie en maints endroits (parfois plus de 10 m de large !), défigurant le paysage, pour permettre à des autocars de se croiser, se garer et faire demi-tour.
(7) St Augustin.
(8) C’est bien pour cela que le P. Moubarak a voulu y installer une communauté religieuse.
(9) « Le paysage dramatique de wadi Qadisha, (...) la rugosité du terrain et la difficulté d’accéder à un lieu aussi coupé, retiré et sauvage, sont des éléments fondamentaux dans la présentation des valeurs cultuelles du site. Lieu de refuge et d’érémitisme, ses vues, paysages, perspectives sont les représentations physiques de son rôle dans l’histoire de la région, et de la chrétienté d’Orient et de sa valeur religieuse. » (principes pour le plan de gestion du site du patrimoine mondial de wadi Qadischa, ou vallée sainte, et forêt des cèdres du Seigneur – horch arz el-Rab – nov. 2007, Gaïa héritage))
(10) Jusqu’à Assi Hadeth et Assi Hawqa.
(11) Jusqu’à 800 à la fois, soit, au cours des siècles, plusieurs dizaines de milliers !
(12) Comme Simon al-Hadathi battu et laissé pour mort par les sbires ottomans malgré ses 100 ans passés, et tous ceux qui, comme Stéphan Douaihy ou Jacques Awad, durent se cacher ou s’enfuir.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
E X C E L L E N T ! M A G N I F I Q U E ! !
19 h 48, le 16 mai 2013