Une représentation disjonctée, vaguement surréaliste et grinçante. Photo Hassan Assal
Une scène nue avec un grand carré blanc, symbole même des eaux glacées et des espaces couverts d’un manteau d’hermine. Y est posé, tel un cheveu sur du lait caillé, un vieux tacot gris où grésille une radio.
En bande joyeuse et délurée, costumes extravagants (pull-overs, bustier noir en gaze transparente sur des seins nus, survêtement, jeans moulants, coiffe «chapska», veste queue-de-pie avec fesses littéralement à l’air!) émerge, se bousculant et chahutant, un groupe de jeunes gens de tous crins. Comme des loubards moscovites déchaînés, bourrés et fonctionnant au diesel de la «matrioshka».
Et c’est le début d’une représentation disjonctée, vaguement surréaliste et grinçante où, par-delà une piste perdue, des êtres, tout en pétant les plombs, sont confrontés à un cruel et affolant isolement.
Depuis des lustres on sait que la danse n’est plus assimilée aux seuls chaussons satinés, tutus, pirouettes, pointes et entrechats. Éclatement des valeurs et des mœurs oblige. La danse a emboîté le pas à une stridente et foisonnante modernité. On l’associe volontiers à toutes les expressions artistiques contemporaines.
En l’occurrence ici, en faisant voler les assises de la danse classique (cependant omniprésente dans une gestuelle maîtrisée) pour jeter des embranchements aussi bien du côté du théâtre de l’absurde (bonjour Arrabal!), de la photographie que des films muets aux mouvements à la fois grandiloquents et compassés.
En bribes de langue russe (en parallèle une projection de la traduction sur le fond noir de la scène, avec un rythme entrecoupé et déphasé, par rapport au débit rapide des actants) la trame avance en pointes désordonnées, échevelées et en images fortes.
Images tendues, nerveuses, violentes et agressives. En une chorégraphie utilisant subtilement et en toute audace la modernité d’une langue comportementale et sociétale absolument contemporaine.
La voiture, ultime catafalque, restée sous les spots, est le dernier refuge contre la mort. Une mort sournoise et tenace, aux multiples visages : mourir d’inanition, frigorifié, de brûlure, littéralement gelé, givré?...
Une mort qui avance inexorablement et rogne impitoyablement les ailes et le souffle de vie de ces malheureux passagers des zones de fin du monde.
Lutte pour survivre quand aucun appel n’est entendu, aucun secours attendu. Dans ce climat oppressant et angoissant, avec des pointes d’un humour noir, les danseurs, entres gestes de désespoir, d’hystérie collective et moment de réflexion, en groupe, en duo ou solo, expriment tout le registre métaphorique d’un certain mal-être, d’une crainte viscérale et spontanée.
Avec ce spectacle corsé, qui ne mâche pas ses pas et ne taille ni dans la tendresse ou le charme, ni dans la grâce vaporeuse, la danse s’invite aux cadastres et topographies les plus éloignées. La musique – ignorant toute notion mélodramatique, mélangeant hardiment des pages de Tchaïkovski, Stravinsky, airs vifs ou lents d’un czardas tzigane, bruitages de tous bords et mugissements menaçants du vent – meuble l’atmosphère d’un air chargé d’électricité, d’attente lourde, de tension et de peur.
Comme ces grands espaces russes qui hantent brusquement la vision des spectateurs. Et à qui les danseurs prêtent une vie particulière, givrés par leurs gestes et paroles, dans leur fragilité, leur précarité, leur véhémence et leur déroute. Une vie en prise avec les éléments indomptables de la nature et d’un territoire. Pour se sauver, cette danse prend toutes les allures d’une bonne rasade de vodka qui réchauffe le cœur, illumine les corps et tord les boyaux !
Spectacle brillant et dérangeant à la fois que ce Russia du chorégraphe Marcos Morau. Avec un aspect crépusculaire et son éclairage sinistre et blafard. Mais aussi un spectacle cérémonial, dénonciation du KGB, pour une véritable débâcle corporelle. Spectacle brutal et confus qui n’en reste pas moins un vigoureux et abrasif pamphlet sociopolitique. Un pamphlet inspirant (inspiré de) la peur. La peur devant un pays qui a été, on s’en souvient, pas longtemps encore, appelé «le rideau de fer»...


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