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Nos lecteurs ont la parole

Comme si tout était normal !...

Par Adib Y. TOHMÉ
Nous vivons comme si tout était normal, comme si rien ne se passait chez nous, rien ne se passait autour de nous.
Et pourtant nous avons l’impression que le sol se dérobe sous nos pieds, que quelque chose d’essentiel se fissure. Malgré le blocage des institutions, malgré les fermetures d’établissements, malgré l’afflux de réfugiés, malgré la baisse du pouvoir d’achat, malgré la dégradation de nos finances et de nos infrastructures, malgré l’extension de la précarité, malgré l’impossibilité de trouver un travail décent contre un salaire décent, malgré la difficulté d’émigrer, malgré l’explosion de la pauvreté et de l’insécurité, malgré la défiance généralisée, malgré l’angoisse de ne pas y arriver, malgré tout cela, qui s’appelle dans d’autres pays une crise, le Liban semble étonnamment calme.
Pas de budget depuis plus de huit ans ? Ce n’est pas grave. Pas de gouvernement ?
Ce n’est pas grave. Pas de Parlement ? Ce n’est pas grave. Demain, peut-être, plus de président ; ce n’est pas grave. Le pays est ingouvernable, les richesses publiques sont spoliées, l’État dépérit sous nos yeux ; ce n’est pas grave, ce n’est pas grave, ce n’est pas grave... Ce qui est grave justement c’est que rien n’est plus grave. Tout se vend, tout le monde se vend, et quand il s’agit de vendre, tout se vaut. Ils jouent des coudes pour être dans la photo, pour être nommés ministres, pour être appelés seulement « Excellence ». Dans la médiocrité, tous se valent, les bons et les mauvais.
Mis à part une sensation diffuse de pourriture que tout le monde ressent, le Liban pourrait presque se vanter d’être épargné par la crise. Les centres commerciaux qui poussent comme des champignons sont pleins, les routes sont pleines, les restaurants et les boîtes de nuit font le plein. On achète, on va au cinéma, on sort au restaurant, on part en vacances. Comme si rien ne se passe. Et pourtant, silencieusement, on a la vague impression que quelque chose est en train de se fissurer. On ne le voit pas forcément. Mais on le sent. Et on le croit. La faillite sans le dire est des fois plus douloureuse que la faillite elle-même. Ce qui se fissure et s’effondre, c’est la confiance, la confiance dans nos élus et dans nous-mêmes, dans notre propre intégrité morale. Ce qui se fracture, c’est la possibilité de se reconnaître dans un projet commun, dans une façon d’être, de vivre ensemble, de partager les mêmes valeurs, d’avoir les mêmes rêves, c’est la possibilité de créer un État, un projet d’État, l’ambition d’appartenir à un même avenir. Ce qui progresse en silence, c’est l’idée que personne ne s’intéresse vraiment à nous, à nos vies, pour nous aider à nous en sortir. Chacun s’adresse exclusivement à ses adeptes et, au fond, personne ne croit plus à rien puisque chacun a l’impression qu’on est en train de l’abrutir. Personne n’attend plus rien ni de ses élus, ni de son État, ni de son pays. Nous sommes arrivés à un stade de résignation beaucoup plus avancé que la dépression.
Les responsables politiques semblent aussi liquéfiés. Ils n’ont plus rien à nous dire et donc ils ne sont plus aptes à nous représenter.
Les 14 et 8 Mars se succèdent depuis une dizaine d’années sans que l’on voit les différences ou le changement : la classe politique est devenue indécente à force d’être inefficace. Les dirigeants sont devenus des intermittents d’un spectacle qui les dépasse, obnubilés par la seule question de leur survie politique. Il y a une chose qu’on est en droit de leur demander, c’est d’être digne de leur fonction, de leur élection. Être digne en somme, c’est ne pas dire n’importe quoi, n’importe quand, à n’importe quel propos. De plus en plus souvent, ils donnent l’impression de ne parler, de n’agir qu’en fonction de leurs propres intérêts. Pour maintenir leur contrôle sur un fonds de commerce qui n’a plus rien à proposer. Ils se contredisent, ils trahissent leur propre parole, ils font volte-face, ils tergiversent, ils jouent au plus malin. Ils se ridiculisent, par l’outrance ou l’insanité de leur propos. Ils nous dégoûtent. Ils nous font pitié. Ils nous font honte. On aimerait leur dire : ça suffit, un peu de décence. Vous avez été élus par le peuple, pour représenter le peuple. Et légiférer, gouverner au nom du peuple et pour le peuple. Mais on a l’impression qu’ils s’en foutent. Ils font leur cinéma sur les plateaux de télévision, mais ils ne nous parlent plus. Ils nous grondent, ils nous insultent, ils nous jugent, ils nous mentent, ils nous volent. Parmi leurs phrases fétiches, le « tous les autres sont pourris » proféré à tout bout de champ n’est pas seulement un slogan démagogique qui sert à confisquer l’espace public. C’est surtout le meilleur moyen de protéger les vrais pourris, en les noyant dans la masse. Et pourtant ce sont eux qui tiennent le pays, ou ce qui reste du pays. Ce sont eux qui tiennent nos vies et l’avenir de nos enfants. Eux qui nous servent de modèle.
La crise, en somme, ce sont des liens qui se délitent, qui se défont, chacun avec sa tribu, chacun dans son coin, vivant dans la hantise de l’autre. C’est l’espace commun qui devient un champ de ruines où l’ignorance se drape de religion, la démagogie de politique et l’imbécillité de fabrique d’opinions. On n’a plus de vision commune, on n’a plus des projets communs. On dit juste : à quoi bon, ce n’est pas grave. La coupure entre le peuple et les élites du 14 comme du 8 Mars est devenue une véritable fracture qui s’ajoute à d’autres fractures : générationnelles, confessionnelles, partisanes, religieuses ou claniques... On se déplace entre ces fractures comme des funambules, et ainsi se décompose, peu à peu, tout ce qui nous fait vivre, rêver, espérer. Jusqu’à quand ?
Nous vivons comme si tout était normal, comme si rien ne se passait chez nous, rien ne se passait autour de nous. Et pourtant nous avons l’impression que le sol se dérobe sous nos pieds, que quelque chose d’essentiel se fissure. Malgré le blocage des institutions, malgré les fermetures d’établissements, malgré l’afflux de réfugiés, malgré la baisse du pouvoir d’achat, malgré la dégradation de nos finances et de nos infrastructures, malgré l’extension de la précarité, malgré l’impossibilité de trouver un travail décent contre un salaire décent, malgré la difficulté d’émigrer, malgré l’explosion de la pauvreté et de l’insécurité, malgré la défiance généralisée, malgré l’angoisse de ne pas y arriver, malgré tout cela, qui s’appelle dans d’autres pays une crise, le Liban semble...
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