La Turquie continue de nier le génocide arménien.
Pourquoi cela, alors que des voix turques se font entendre sur ce sujet depuis quelques années ?
Pourquoi le génocide arménien n’est-il pas reconnu par la Turquie actuelle, du moment que cette république est en principe fondée sur le rejet de l’Empire ottoman ?
Signalons ici que la Turquie a poursuivi le principe du génocide jusque dernièrement dans son combat avec les Kurdes. Entre-temps et depuis l’avènement d’Atatürk, tout ce qui n’était pas pur Turc a été éliminé : mis à part les Arméniens, ce sont les Grecs, les Assyriens et tous les autres chrétiens qui ont été annihilés selon le principe « La Turquie aux seuls Turcs ». Même les Kurdes y ont eu droit alors même que des troupes kurdes (le bataillon Hamidiyé) avaient participé aux massacres de 1915, mais surtout deux décennies plus tôt entre 1894 et 1896 sur le plateau anatolien, du temps de Abdul Hamid II.
Écartons le fait que la Turquie ne souhaite pas du tout entendre parler de dédommagements aux Arméniens suite aux biens considérables qu’elle leur a confisqués durant cette période du début du XXe siècle pour sa guerre d’indépendance. Car le gros du financement de cette guerre d’indépendance provenait des biens et argent saisis aux Arméniens durant le génocide.
Écartons aussi le fait que le mot « excuse » ne figure pas dans le lexique turc, ce qui est normal vu que les Turcs actuels sont en quelque sorte les héritiers des Ottomans eux-mêmes héritiers des Seldjoukides eux-mêmes cousins d’Attila et de Timour-Lenk dont on connaît les hauts faits pour l’humanité.
Écartons enfin le fait qu’il y ait une continuité entre la période ottomane et la Turquie laïque d’Atatürk car des Ottomans ayant participé au génocide ont fait partie de l’élite politique et administrative du nouveau régime républicain, comme par exemple Ali Cenani bey (ministre de l’Industrie). Moustafa Kemal a fermé les yeux sur leur passé comme il avait fermé les yeux sur le génocide alors qu’il était engagé sur le front de Gallipoli. Cela l’arrangeait en un sens parce que ce génocide servait son idéologie de la race turque pure. N’oublions pas non plus qu’il avait voulu épurer la langue turque des souillures étrangères, arabes et persanes notamment.
Alors pourquoi le génocide arménien demeure-t-il tabou en Turquie ? Pourquoi le simple fait de le mentionner rend les Turcs furieux ?
Il semble qu’il y aurait une raison : l’ampleur des Turcs de souche arménienne, les crypto-Arméniens. Ils seraient des millions, selon une série d’historiens cités par le chercheur Bared Manok, mis à part les Arméniens du Hamchen qui se réduisent de plus en plus. Déjà, dès le règne de Abdul Hamid II, les Arméniens étaient massacrés et leurs enfants islamisés et turquisés de force. Cette islamisation s’est poursuivie et a connu un pic durant le génocide soit parce que des rescapés avaient été sauvés par des Kurdes et s’étaient convertis pour échapper aux massacres, soit parce que des femmes et des jeunes filles avaient été enlevées, violées, violentées par les bourreaux puis intégrées de force dans des familles turques. Leurs descendants sont actuellement des Turcs d’origine arménienne. Certains le découvrent maintenant et tentent de remonter leur arbre généalogique. Quand ils y parviennent, ils se convertissent au christianisme et vivent leur arménité. Cela ne va pas sans des tiraillements et autres grincements de dents au sein de leurs familles. Il est donc probable que les gouvernements turcs qui se sont succédé depuis la naissance de la république craignent des remous considérables au sein de la société turque du fait de l’origine arménienne d’un pan important de la société turque. Cela porterait un coup dur à l’idéologie de la race turque, surtout s’il faudra dévoiler les archives ottomanes.
Il ne faut pas se leurrer, les gouvernements turcs ne reconnaîtront pas le génocide arménien de sitôt. Le gouvernement actuel a déjà entamé une vaste campagne de dénigrement à l’approche du centenaire du génocide (24 avril 2015). Il contacte même des écrivains arméniens « modérés » pour écrire des articles minimisant le génocide. Grâce à ses puissants lobbies, il fait pression tous azimuts pour que le génocide ne soit pas célébré dans certains pays allant même jusqu’à les menacer de sanctions économiques. À l’intérieur, il n’hésite pas à abuser de l’article 301 de son code pénal pour incriminer les briseurs du tabou. Ainsi, en juillet 2012, il instruit un procès contre l’éditeur Rajip Zarakolu, premier Turc à avoir osé défier le tabou arménien dans son pays en publiant des livres sur le génocide arménien. Taner Akçam, sociologue et historien turc, professeur au Centre d’études de l’Holocauste et des génocides à l’Université Clarke (Minnesota) aux États-Unis, a écrit un livre sur le génocide qui lui a valu de nombreuses menaces en Turquie. Selon lui, la négation du génocide est une industrie en Turquie. Les actes négationnistes des Turcs ne s’arrêteront donc pas de sitôt.
Que peut-on donc attendre d’un pays qui fait des mains et des pieds pour étouffer une tranche de son passé ?

