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Nos lecteurs ont la parole

Je me souviens...

Carine CHAMOUN CHAMMAS
13 avril 1975
De ce jour-là, je ne me souviens pas. J’étais encore enfant. Mais de tout ce qu’il a impliqué et changé dans ma vie et celle des miens, oui.
Je me souviens de la fatigue et de l’odeur de goudron et de sueur mêlés de mon père quand il rentrait le soir, brûlé par le soleil. Il faisait pousser des villes dans le désert pendant que sa ville s’écroulait.
Je me souviens des larmes de mes parents à chaque fois que Feyrouz passait à la radio. Aujourd’hui encore cette voix est pour moi celle de la douleur.
Je me souviens du retour, enfin ! De la montagne, des pins et des réunions de famille dans un cocon protégé.
Je me souviens des jours où, tenant la main de mon frère, je rentrais de l’école et où mon cœur se serrait, place Sassine, parce que j’attendais l’explosion de la voiture qui allait nous déchiqueter.
Je me souviens de l’obscurité flageolante de l’abri, du doux chuintement de la lampe Lux, des parties interminables de tarnib pendant que les murs de l’immeuble tremblaient au-dessus de nous, des toilettes de chat à la va-vite avant la prochaine déflagration, des tartines de fromage Ramek et de Chocomax que le femmes roulaient à la douzaine, du « départ », de l’« arrivée » et du calibre de chaque obus, de mes jambes qui tremblaient et de mon cœur qui s’arrêtait à chaque fois qu’un avion piquait dans le ciel, de la peur panique à chaque barrage où l’étranger nous regardait d’un œil torve.
Je me souviens de l’odeur de choux bouillis par les
religieuses et du calme de Mlles Michelle et Dany qui nous dirigeaient vers les couloirs un certain matin d’avril. De l’odeur des vaches et du roulis de l’eau alors que nous voguions entre le bétail et le mazout vers une île
paradisiaque.
Je me souviens d’avoir pleuré avec mon cœur d’enfant, un après-midi de septembre, mes rêves d’avenir pulvérisés, et d’avoir à nouveau pleuré avec mon cœur d’adulte, un matin de mars mes rêves qui revenaient.
Des parfums, des odeurs, des images, des sons... sans chronologie aucune mais tous imprimés à jamais en moi. Et tout au long de ces années, un seul rêve : le Liban un et uni. 10 452 kilomètres carrés pour tous.

Carine CHAMOUN CHAMMAS
13 avril 1975De ce jour-là, je ne me souviens pas. J’étais encore enfant. Mais de tout ce qu’il a impliqué et changé dans ma vie et celle des miens, oui.Je me souviens de la fatigue et de l’odeur de goudron et de sueur mêlés de mon père quand il rentrait le soir, brûlé par le soleil. Il faisait pousser des villes dans le désert pendant que sa ville s’écroulait.Je me souviens des larmes de mes parents à chaque fois que Feyrouz passait à la radio. Aujourd’hui encore cette voix est pour moi celle de la douleur.Je me souviens du retour, enfin ! De la montagne, des pins et des réunions de famille dans un cocon protégé.Je me souviens des jours où, tenant la main de mon frère, je rentrais de l’école et où mon cœur se serrait, place Sassine, parce que j’attendais l’explosion de la voiture qui allait nous...
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