La plante humaine ne peut s’épanouir qu’au grand soleil de l’éloge. Et cependant, autant nous sommes portés à souffler sur nos semblables le vent glacial de la critique, autant nous paraissons peu enclins à réchauffer de la sorte leur existence.
Pourquoi en est-il ainsi, alors qu’un seul petit mot peut donner tant de plaisir ? Il y avait un ami de mes connaissances qui voyageait beaucoup au Proche-Orient et qui s’efforçait toujours, bien qu’il n’ait pas de dons particuliers, d’apprendre quelques rudiments du dialecte des différents pays où il se trouvait. Il existe des mots qu’il disait toujours à la fin de ses conversations, c’est : « Lakom el-chokr al-jazil wal waffak al-kamel. » Et il s’en servait, en toutes circonstances. Une fois, pour la grande joie de la dame qui avait un bébé dans les bras et qui lui a vendu un objet, il la complimenta en disant : « Yeslamni hada al-weish al-wajih », ou du voyageur de commerce solitaire qui avait pris une photo de lui avec son cellulaire. Ainsi, il a fini par avoir des amis partout où il allait !
Un voisin de palier avait dit lors d’une soirée que les bons ménages sont comme qui dirait des sociétés d’admiration mutuelle. Pas la peine de se priver de se dire qu’on s’admire. Un petit compliment par-ci, par-là, cela ne déplaît pas, surtout lorsqu’il s’agit de sa femme ou de ses enfants.
C’est un peu la maxime que l’on donne sur l’amitié : « Un agréable jeu qui consiste à se lancer mutuellement des compliments. » Et pourtant, combien de femmes songent à féliciter leur mari d’avoir conduit prudemment ? Combien de maris remercient leur femme d’avoir préparé un excellent repas ?
On se demande vraiment ce qui nous retient. Serait-ce le peu d’aptitude qu’ont, en général, les humains à accueillir les compliments avec grâce ? Nous en éprouvons presque une certaine gêne et nous faisons semblant de n’attacher aucune importance à ces paroles, qu’en réalité nous sommes ravis d’entendre. Cette réaction rend les éloges directs étonnamment difficiles à donner et à recevoir, et explique pourquoi les plus appréciés sont souvent ceux qui nous atteignent par une voie détournée, soit dans un courrier, ou un e-mail, soit par l’entremise d’une tierce personne. Quand on songe combien rapidement une réflexion malveillante, passant de bouche à oreille, atteint celui qui en est l’objet, on se prend à déplorer la lenteur de transmission des propos agréables et flatteurs.
On félicite un artiste pour un tableau réussi, une cuisinière pour un soufflé parfait, mais qui songe à féliciter la blanchisseuse du quartier pour des chemises bien repassées ?
Il faut savoir s’y prendre. Il y a des gens qui sont particulièrement sensibles aux éloges, ce sont ceux dont la tâche est monotone : les pompistes, les serveuses de restaurant, les ménagères. Nous arrive-t-il jamais, en entrant dans une maison, de nous écrier : « Comme tout brille ici ! C’est vraiment un palais ! »
Les mères de famille savent bien qu’un petit compliment adressé à un enfant est plus efficace que mille gronderies. Et pourtant, nous n’appliquons pas toujours cette règle.
Quant aux pédagogues, ils sont unanimes qu’au lieu de cribler les devoirs de notations à l’encre rouge, les maîtres obtiendraient de bien meilleurs résultats s’ils relevaient un ou deux points sur lesquels ils constatent un progrès et les soulignaient d’une appréciation élogieuse.
Il est de fait que nombre de gens timides n’ont aucune idée de ce dont ils sont capables, jusqu’au jour où une réflexion élogieuse les amène à se regarder sous un jour nouveau.
Qu’est-ce que cela coûte, d’ailleurs ? Un petit effort, un bref coup de téléphone, peut-être, pour une réflexion flatteuse ; cinq minutes passées à écrire un petit mot de félicitations. Ce n’est pas bien dispendieux et cela rapporte au centuple. Un compliment bien tourné, et nous voilà heureux pour deux mois.
Guettons donc les petites prouesses de ceux qui nous entourent et parlons-en. C’est donner de la joie aux autres... Et l’on y trouve à coup sûr chacun son compte.
Sylvain THOMAS


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