L’ironie serait- elle une notion relative ? Ce qui peut être ironique aux yeux de certains pourrait-il n’être, pour d’autres, que justice et liberté ? L’aspiration de tout un peuple à s’émanciper d’une tyrannie qui dure depuis plus de quarante ans serait- elle vraiment une ironie ? Certes, l’ironie est actuellement omniprésente. Le tout reste de bien la localiser.
Mais de prime abord, sommes-nous sûrs d’avoir bien compris la citation au début de cet article ? Ces mots ont-ils bel et bien le sens qui nous est parvenu ? J’en doute.
Il est important de ne pas tomber dans la naïveté en niant l’existence de groupes jihadistes qui infiltrent les révolutions arabes, syrienne notamment. Mais est-ce que certains essaieraient de déformer la réalité du printemps arabe par l’exagération et l’amalgame ? Essaieraient-ils de résumer tout le printemps arabe par les seuls actes de groupes obscurantistes ? Voudraient-ils le présenter uniquement sous le prisme d’une œuvre maléfique de ces groupes ? C’est dans l’affirmative qu’on pourrait alors dire : quelle ironie ! Mais non, calmons-nous, une telle supposition est certainement inconcevable dans la réalité.
L’institution qui, encore hier, constituait le fer de lance contre l’occupation du Liban par le régime syrien (avec le patriarche Sfeir) tenterait-elle aujourd’hui, même indirectement, de décrédibiliser moralement les aspirations légitimes de la population syrienne à un avenir meilleur pour son pays ? Quelle ironie alors ! Mais non, c’est inimaginable, nous avons certainement mal compris.
Cette institution serait-elle en train de suggérer, avec des termes à peine voilés, au pays des droits de l’homme, la France, de tourner le dos aux peuples de la région qui combattent pour leurs droits fondamentaux à la vie, à la liberté et à la démocratie ? « La France des Lumières ne sera pas indifférente, non plus, face à la montée du radicalisme et du fondamentalisme et à la prolifération d’un obscurantisme fort des contradictions politiques et des pesanteurs régionales et internationales » (Homélie précitée). Quelle ironie alors ! Mais non, allons donc, nous nous trompons sûrement dans l’interprétation des termes.
Un grand dignitaire religieux libanais, respecté par tous, pourrait-il se prononcer catégoriquement contre le printemps arabe, alors qu’il a suscité un grand espoir lors de son élection, d’autant plus qu’il a lui-même affirmé auparavant qu’il était pour les réformes dans le monde arabe à tous les niveaux, y compris le niveau politique, et dans tous les pays arabes y compris la Syrie, et qu’il était pour les revendications des gens concernant leurs droits et les libertés publiques ? (déclaration en marge du Conseil mensuel des archevêques maronites du 12 décembre 2011, en guise d’éclaircissement de ses déclarations à Paris le 9 décembre 2011). Quelle ironie alors! Mais non, c’est juste impensable.
Est-ce vrai que d’autres dignitaires religieux, appartenant à d’autres communautés confessionnelles, se seraient prononcés contre le printemps arabe en général, et contre le printemps syrien en particulier ? Est-ce vrai qu’au Liban aucune communauté confessionnelle n’a été épargnée par ce genre de discours au sein de ses religieux ? Quelle ironie alors ! Mais non, rassurons-nous, tout cela n’est que suppositions farfelues et rêveries irréalistes de notre part.
Parallèlement, la même institution qui, il y a près d’un siècle, a défendu devant la France l’idée de la création d’un Liban multiconfessionnel (le patriarche Hoayek, Conférence de paix de Paris, 1919) et qui, depuis, s’est toujours comportée en tant que garante de l’unité nationale, soutiendrait-t-elle aujourd’hui la séparation des électeurs libanais selon leur confession pour le choix de leurs députés? Quelle ironie alors ! Mais non, c’est sans doute invraisemblable.
Enfin, serait-il encore possible au XXIe siècle, que les hommes de religion de toutes les confessions d’un pays, et au lieu de se focaliser exclusivement sur les affaires socioreligieuses rentrant dans leur domaine de compétence, puissent souffler le chaud et le froid sur les affaires politiques de ce pays ? Quelle ironie alors ! Mais non, arrêtons ces fourberies, ce n’est pas possible, certainement pas au Liban. En plus, ces hommes de religion auraient-ils tendance à s’indigner vivement devant la moindre critique qui pourrait leur être adressée surtout si, le « comble de l’immonde», elle proviendrait d’un citoyen lambda et, de surcroît, appartenant à une autre communauté confessionnelle? Quelle ironie alors! Mais non, c’est sans aucun fondement réaliste. Ils sont beaucoup plus tolérants que cela. Est-ce vrai qu’une telle indignation de leur part serait même devenue inutile, parce qu’ils trouveraient toujours quelqu’un pour s’indigner automatiquement à leur place? Vraiment quelle ironie alors! Mais non, tout cela n’est qu’un songe.
C’est quand même étrange, parce qu’on aimerait bien se réveiller d’un tel cauchemar, mais on n’y arrive pas. Bizarre.


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