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Nos lecteurs ont la parole

Dévorantes révolutions

Youssef MOUAWAD
C’est peut-être à tort que le dramaturge Georg Büchner a mis dans la bouche de Danton la fameuse réplique: «La révolution est comme Saturne, elle dévore ses propres enfants.» Ladite sentence serait plutôt à chercher du côté du Girondin Vergniaud. Mais quel rapport entre la France de la Terreur et le printemps arabe dont Beyrouth a offert au Levant la primeur?
Un constat avant la mise en garde: les promesses du serment du Jeu de paume n’ont pas plus été tenues que celles du serment de Gebran Tuéni qui adjurait musulmans et chrétiens de rester unis pour défendre la patrie. C’était place des Canons; l’enthousiasme débordant avait magnifié cette fameuse journée du 14 mars où toutes les confessions fusionnaient sans arrière-pensée. Au fait, que reste-t-il de cette cohésion magique qui a laissé croire qu’au-delà des particularismes, tout était désormais possible?
Quittons le Bourj de notre capitale et rendons-nous en France la nuit du 4 août 1789, quand tous les privilèges furent abolis et que les représentants des trois ordres tombèrent, nous dit-on, les uns dans les bras des autres. Or les charges émotionnelles où tout semble possible ne durent qu’un moment. Les fraternisations ne règlent pas les problèmes, loin de là, elles créent les malentendus. Cette nuit fut-elle l’aube d’une ère nouvelle? Pensez-vous! La machine infernale du Dr Guillotin allait fonctionner à pleine cadence pour atteindre des performances records en 1793.
En Tunisie, il y a peu, un organe de presse titrait: «La Révolution des jasmins: un ogre qui mange ses petits» suite à l’assassinat février dernier de l’avocat opposant Chocri Belaïd. De quoi regretter le despotisme éclairé de Ben Ali, qui n’aurait certainement pas lâché les «ligues de protection de la révolution», ces sans-culotte rigoristes qui se promettent de lapider une lycéenne libérée et topless.
On aurait dû faire preuve de plus de vigilance sous nos tropiques. Le printemps iranien, ou le réveil islamique (sahwa), bien avant le printemps arabe, a constitué un précédent historique. Le régime des ayatollahs a dressé les potences pour y accrocher ceux qui l’avaient porté au pouvoir. Selon une estimation d’Amnesty International datant d’août 1982, quatre mille six cents personnes avaient été passées par les armes depuis l’avènement de la République islamique. Et comme on doit sacrifier à l’usage, on accusera aisément les frères d’armes et les ex-acolytes de déviationnisme, d’opportunisme ou d’être des suppôts de l’impérialisme, etc.
Alors, se méfier des révolutions? On ne le répétera jamais assez, car les convulsions d’un soir ne font pas nécessairement des lendemains qui chantent. Faut-il pour autant que les peuples assoiffés de liberté renoncent aux soulèvements? Doit-on se résigner au quiétisme ou, au contraire, prêter main forte à l’insurrection contre les dictatures, avec les risques que cela comporte?
Il est peut-être une issue, et c’est la recette du professeur Henri Laborit qui est envisageable pour ceux qui veulent garder leur santé mentale et par là même leur indépendance d’esprit. Mais avez-vous idée de ce que ce scientifique, ce spécialiste de la biologie des comportements propose? Vous n’en reviendrez pas. Il fait l’éloge de la fuite; il vous dit: décampez! Il le dit en ces termes: «Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté... il ne reste plus que la fuite.»
Ce qui confirme a posteriori les appréhensions de l’orateur Vergniaud, qui surenchérissait en ces mots: «Citoyens, il est à craindre que la révolution, comme Saturne, ne dévore successivement tous ses enfants et n’engendre enfin le despotisme avec les calamités qui l’accompagnent.»
Toute révolution est, après tout, une machine dévorante parce que «désirante» et parce que délirante*.

Youssef MOUAWAD

* D’après Deleuze et Guattari, le délire étant l’investissement inconscient d’un champ social historique!
C’est peut-être à tort que le dramaturge Georg Büchner a mis dans la bouche de Danton la fameuse réplique: «La révolution est comme Saturne, elle dévore ses propres enfants.» Ladite sentence serait plutôt à chercher du côté du Girondin Vergniaud. Mais quel rapport entre la France de la Terreur et le printemps arabe dont Beyrouth a offert au Levant la primeur? Un constat avant la mise en garde: les promesses du serment du Jeu de paume n’ont pas plus été tenues que celles du serment de Gebran Tuéni qui adjurait musulmans et chrétiens de rester unis pour défendre la patrie. C’était place des Canons; l’enthousiasme débordant avait magnifié cette fameuse journée du 14 mars où toutes les confessions fusionnaient sans arrière-pensée. Au fait, que reste-t-il de cette cohésion magique qui a laissé croire...
commentaires (2)

Pire que Saturne, la révolution ne dévore pas seulement ses enfants, mais aussi ses parents.

Yves Prevost

10 h 14, le 10 avril 2013

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Commentaires (2)

  • Pire que Saturne, la révolution ne dévore pas seulement ses enfants, mais aussi ses parents.

    Yves Prevost

    10 h 14, le 10 avril 2013

  • Bien avant tous ces gens la, le Christ n'a-t-il pas conseillé de partir des zones ou ses ouailles serons persécutés? Devant un danger mortel est ce vraiment de la fuite ou l'expression d'une volonté de vivre? Ou s’arrête le courage devant la sagesse et vice versa? La est la question.

    Pierre Hadjigeorgiou

    16 h 41, le 09 avril 2013

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