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Liban

La recherche au Liban : un bilan pas tout à fait noir, mais...

Production scientifique La recherche au Liban est une tradition ancienne et assez différente de son environnement arabe, mais sa progression est plus lente que dans d’autres pays, constatent deux chercheurs.
OLJ
05/04/2013

Mouïn Hamzé, secrétaire général du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS), et Rigas Arvanitis, chercheur de l’Institut de recherche pour le développement (IRD, institution française), basé au Liban, dressent un bilan mitigé de la production scientifique du Liban, dans un texte écrit par eux et dont nous publions de larges extraits. À savoir qu’il existe à ce sujet une collaboration entre l’IRD, le CNRS et l’AUB. Plusieurs de ces données ont déjà été publiées (rapports de recherche pour l’Union européenne, le CNRS ou l’Escwa) ou en cours de publication dans le cadre de projets communs avec un financement national et européen.


La production des pays du Moyen-Orient et du Liban peut être observée dans deux bases de données multidisciplinaires : la base de Thomson Reuters (Web of Science) et la base Scopus produite par Elsevier, deux bases de référence mais qui ne peuvent être considérées comme exhaustives, chacune traitant le sujet à sa manière. (...)
Sur la longue période 1995-2009, les universités libanaises représentent 90,5 % des affiliations dans la production, les hôpitaux 5,7 %, les centres du CNRS et de l’IRAL 3,2 %, et 0,7 % pour les autres types d’institutions. En 2010, 65 % des affiliations (et non des articles) dans le WOS concernaient des universités et 29 % des hôpitaux. Mais identifier la production des hôpitaux n’est pas très significatif au Liban. En effet, ils sont en étroite relation avec des facultés de médecine d’universités. Les deux plus anciens hôpitaux universitaires (AUBMC, ex-AUH) et l’Hôtel-Dieu de France sont respectivement rattachés à l’AUB et à l’USJ et leurs facultés des sciences médicales.


En dehors des quatre grands hôpitaux directement affiliés à une université, il faut noter que de nombreux enseignants sont affiliés à des hôpitaux privés (Trad, Rizk, Makassed, Aïn wa Zein, etc.), mais ce ne sont pas à proprement parler ces hôpitaux qui dirigent les recherches. On peut donc affirmer qu’en dehors des quatre centres du CNRS et de l’Institut de recherche agricole du Liban (IRAL), et quelques petits centres privés notamment en sciences sociales, la quasi-totalité de la production est universitaire au Liban.


Sur cette longue période (1995 à 2009), en tenant compte de la production cumulée des institutions, on remarque la supériorité en nombre d’articles de l’AUB (près de la moitié de la production), suivie de très loin par l’USJ (14 %) et l’Université libanaise (11 %). Cette situation tend à changer lentement car la production des petites universités augmente un peu plus vite que celle de l’AUB, ce qui est souhaitable pour le pays. L’USJ est la seule institution qui semble marquer un léger ralentissement de sa croissance (mais pas une diminution de sa production).

 



Un profil libanais distinctif
L’AUB est aussi la seule institution qui produit dans tous les domaines, alors que l’USJ est très nettement spécialisée dans les sciences biomédicales, l’UL dans les sciences de l’ingénieur, de la matière et des maths, alors que le CNRS et l’IRAL travaillent sur les sciences de l’environnement. De manière générale, le profil de spécialisation du Liban est très différent de celui de ses voisins arabes où les sciences physico-chimiques et des ingénieurs dominent très nettement. Le seul autre pays arabe dans ce cas est la Tunisie. Ce profil rapproche le Liban d’un profil plus « européen » que moyen-oriental. Ce profil de publication n’est pas anodin et il se modifie partiellement pour inclure plus de sciences de l’environnement, tout en maintenant cette principale orientation dans la biomédecine. En fait, la recherche au Liban, même à l’AUB, est encore beaucoup trop dispersée, avec des spécialistes peu nombreux dans chaque domaine. Le secret d’une grande production n’est pas seulement dans la quantité d’enseignants-chercheurs mais leur organisation en équipes stables, labellisées, reconnues. De ce point de vue, le Liban semble avoir atteint un seuil : le CNRS a tenté de connaître le potentiel humain en recherche, mais seule l’AUB a pu répondre à ce jour à un questionnaire assez simple adressé aux principales universités du pays.


À ces quelques données, il faudrait ajouter que le Liban est le seul pays arabe qui a connu une production régulière et de longue date, et qui jouit d’une visibilité nettement supérieure à sa taille. Toutefois, comparé à ses voisins, le pays semble connaître une progression plus lente. La Jordanie, les pays du Maghreb enregistrent des taux de croissance supérieurs : ils partent de situations plus faibles et d’un effort plus important pour combler le retard accumulé.
La spécialisation du Liban dans les sciences médicales et sciences de la vie permet d’expliquer en partie cette visibilité internationale assez importante. Mais il faut aussi prendre en compte l’ampleur des collaborations internationales. Le Liban connaît de nombreuses publications conjointes avec des auteurs affiliés à des centres étrangers. Ces chiffres sont en croissance et, fait relativement nouveau, de plus en plus avec des chercheurs européens. La tendance, avant les années 2000, privilégiait les collaborations avec des chercheurs américains. Aujourd’hui, le Liban atteint 50 % de sa production en copublications ce qui est un seuil : un pourcentage supérieur serait marque de dépendance et non plus de collaboration. Mais l’ampleur de la collaboration internationale est aussi due à de nombreux autres facteurs qui ne sont pas liés à la production et que la bibliométrie ne saurait indiquer. Nous avons encore beaucoup à faire pour en connaître les ressorts.

L’évaluation des chercheurs, une nécessité
Mouïn Hamzé, pour sa part, donne son avis sur ce qui ferait avancer la recherche au Liban. « Il faut créer une motivation, dit-il. Que le chercheur sache qu’il ne peut garder son poste s’il ne publie pas des articles dans les journaux scientifiques. La production de recherche au Liban varie d’une université à l’autre, mais les institutions les plus productives sont celles qui appliquent le concept de l’obligation de publier. »


Il assure que le nombre élevé de publications en partenariat entre chercheurs libanais et étrangers est un « signe d’ouverture ». Et il dénonce le fait qu’à l’instar d’autres pays arabes, le Liban ne dépense que 0,2 % de son PNB pour la recherche, ce qui est bien inférieur à la moyenne internationale qui est de 1 à 1,2 % du PNB.


M. Hamzé souligne également qu’il ne faut pas juger de la production scientifique par le seul paramètre du nombre de publications. « Le CNRS et l’IRAL, les deux organismes officiels de recherche, ne disposent pas de plus de 25 chercheurs à eux deux, explique-t-il. Or si on prend en compte le nombre de publications par chercheur pour les années précédentes, on se rend compte qu’il est élevé. Nous avons une moyenne de douze chercheurs par an, avec 18 publications par chercheur dans la période allant de 1995 à 2009. »


Le secrétaire général du CNRS fait état d’un problème chronique auquel son institution est confrontée. « Le CNRS forme les chercheurs, mais au final, le gouvernement ne nous permet pas de les recruter à plein-temps, dit-il. Les salaires que nous proposons sont bons, mais ce qui nous freine, c’est que le gouvernement nous oblige à passer par la fonction publique pour le recrutement, ce que nous refusons catégoriquement. En effet, dans ce domaine, nous sommes les seuls habilités à juger de la qualité des chercheurs. »


«Le CNRS est dans un état critique, conclut-t-il. Si le gouvernement ne nous permet pas de recruter et ne double pas notre budget, ce sera la crise.»

 

Pour mémoire

Lina el-Kanj, chercheuse passionnée (et primée) dans la téléphonie sans fil


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