À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit là d’une maladresse. L’auteur de cette déclaration était sans doute emporté par l’exaltation compréhensible que peut procurer le fait de monter sur une tribune afin de s’exhiber en public. Mais une telle affirmation mérite qu’on s’y arrête un peu plus attentivement tant elle est révélatrice de la confusion mentale qui règne dans les esprits de nos contemporains, surtout au sein des chrétientés orientales qui n’arrivent pas à adopter un discours réaliste et cohérente face aux bouleversements que connaît le Proche-Orient.
Dire que le Liban est le siège d’un combat entre le bien et le mal n’est pas une déclaration politique ordinaire. C’est bel et bien un jugement métaphysique, ou une opinion théologique, qui porte sur le fondement même de la réalité qui nous entoure. On pourrait, à la limite, remonter au récit mythique d’Adam et Ève à qui leur Créateur avait dit : « Tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal », et ce de peur de mourir. Ils préférèrent écouter l’esprit tentateur qui leur disait : « Mais non, mangez-en car vous serez comme des dieux. » S’identifier au bien revient, dès lors, à imiter Adam et Ève, en consommant à pleines dents du fruit de cet arbre mystérieux du paradis perdu, quitte à en perdre la vie ou, à défaut, la raison.
Parlant de la confusion du religieux et du politique, Raymond Aron appelait «religion séculière» toute doctrine qui prendrait dans les âmes la place de la foi et situerait ici-bas, dans un avenir lointain, le salut du genre humain ou d’un groupe particulier sous la forme d’un ordre sociopolitique à créer. Si tel est le fond de la pensée de la personnalité libanaise en question, ses paroles appartiendraient à la catégorie des messages prophétiques.
À l’heure actuelle, le programme politique d’une telle vision se trouverait le mieux formalisé dans la doctrine de la République islamique de la révolution iranienne de 1979. Le régime du « vicariat du juriste-théologien » (wilayat al-faqih) est un ordre politique nouveau qui se propose de réaliser, dès maintenant, les aspirations religieuses des fins dernières. Comme moment révolutionnaire, cet événement, historique et séculier, marque une rupture et inaugure un nouveau point de départ, ce qui est surprenant dans un contexte religieux vu que la religion n’admet en son sein que l’immuabilité et la continuité.
Dans un tel contexte, la question politique et la question psycho-religieuse sont indissociables l’une de l’autre. En d’autres termes, la révolution islamique iranienne a inondé le monde par le divin. Elle accomplit un processus de diffusion totale du sacré. Elle aurait ouvert l’histoire à l’immanence directe du divin par le biais de la violence révolutionnaire que rien ne peut plus amortir sauf à mettre fin à l’histoire elle-même. Cette ultime perspective de fin des temps ne peut être que le fait d’un être messianique qui assumerait toutes les violences. C’est pourquoi la violence révolutionnaire est, aussi, source d’attente, d’espoir et de désir de la manifestation de l’entité messianique qui viendrait rétablir l’ordre du monde et le restaurer dans sa plénitude originelle, après l’avoir purgé par la violence de tout ce qui le souille et en altère la pureté. Les paroles prophétiques de la personnalité politique en question ne relèvent pas de la vision chrétienne du monde, mais appartiennent en propre au vocabulaire de l’idéologie révolutionnaire islamique de l’ayatollah Khomeyni.
Dans un tel contexte, l’armée a pour fonction de protéger un ordre historique nouveau fondé sur la sacralisation d’un régime politique. Cela entraîne que la frontière morale entre le bien et le mal est maintenant nécessairement définie par « le » politique, dans une sorte de vision manichéenne. Une telle idéologie, populiste et révolutionnaire à la fois, s’inscrit dans une perspective d’attente messianique en imposant un «État du bien » contre une «culture du mal ». Le Liban serait-il appelé à devenir ce royaume du bien ?
Pour la personnalité politique libanaise, tout s’inscrit au Liban dans le cadre d’une guerre du bien et du mal. Peu importe l’issue d’une telle bataille car, dans une telle éventualité, le bien serait toujours vaincu vu qu’il ne tire sa réalité que du mal. Le bien et le mal demeurent à jamais dans une mutuelle coexistence où c’est le mal qui aurait une primauté dans l’ordre de l’Être. Dans cet affrontement cosmique, le bien est obligé d’utiliser les mêmes moyens que le mal, à savoir la violence. Par contre, l’hypothèse inverse, à savoir l’éventualité d’une rédemption paisible, demeure inenvisageable. C’est pourquoi, à supposer une victoire complète du bien dans le cadre de cette guerre, le bien disparaîtrait nécessairement avec le mal.
L’impossible victoire du bien : telle est la noire et inéluctable issue d’une telle vision.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef