(« Les Désorientés », Amin Maalouf).
... Mais les institutions des religions n’ont-elles pas confisqué ce refuge ? N’ont-elles pas barré la voie supposée mener à la délivrance ? Ne transforment-elles pas l’amertume des vaincus en haine ? Ne remplacent-elles pas leur déception par une hypocondrie de masse ? L’amertume des victimes ne devient-elle pas une agressivité démesurée grâce aux exhortations de ceux qui prétendent propager les vertus célestes ? Dieu-amour, Dieu-miséricorde, Dieu juste, le refuge des vaincus et des désespérés n’occupe plus les guides et les docteurs de la foi. Grâce à leurs discours frénétiques reproduits à n’importe quel instant et lieu, chacun est hérétique et accusé car il ne dénie pas l’autre, l’infidèle, le différent. Chacun doit prouver sa crédulité en suivant à la lettre ces docteurs et en se soumettant complètement à leurs doctrines.
Les vaincus, les victimes deviennent des « guillotineurs ».
Alors, comment retrouver ce refuge évoqué ?
Une question que se sont posés et se posent encore tous ceux qui cherchent la voie de la délivrance pour alléger les souffrances des êtres humains.
Dans son introduction du livre Vie de Jésus, Ernest Renan écrivait en 1863 :
« ... Jésus a aimé les pauvres, haï les prêtres riches et mondains, reconnu le gouvernement existant comme une nécessité ; il a mis hardiment les intérêts moraux au-dessus des querelles des partis (...) que le vrai royaume de Dieu, c’est l’idéal, que l’idéal appartient à tous. Cette légende est une source vive d’éternelles consolations. »
Quelques décennies plus tard, en 1903, Farah Antoun publiait en Égypte La Religion, la science et l’argent. Après une admirable discussion publique de plusieurs mois avec l’imam Mohammad Abou, grand mufti d’Égypte, au sujet de la philosophie d’Ibn Rushd/Averroès, un personnage de ce livre, le grand prêtre disait, s’adressant aux docteurs de la foi : « Vous voulez gérer le présent par le passé. Vous dites que les gens ne comprennent les Écritures que par votre intermédiaire. Ainsi vous les expliquez et vous y placez vos opinions comme une vérité absolue indiscutable au lieu de laisser aux hommes la liberté de les comprendre selon leur propre bon sens. Pourquoi vous vous interposez entre Dieu et l’homme en tant que médiateurs et défendeurs de la foi et de la conscience humaine ? Qui vous a établis médiateurs et défendeurs ? Laissez aux êtres la pleine liberté spirituelle car ils ont les Écritures en main. Leurs consciences, si elles n’ont pas été abîmées par vos débats, vos contestations et vos altercations, n’y verraient que les vérités éternelles et les principes de la fraternité humaine. Et ne dites pas que vous les dirigez car vous êtes des humains comme ils le sont et vous avez toutes les bonnes et mauvaises appétences humaines. Car les hommes n’acceptent être dirigés que par les anges. Alors lâchez-nous et ne vous interposez pas entre nous et Dieu pour nous forcer à concevoir notre Dieu, la vie, les Écritures et nos intérêts selon vous. »
Que peut-on ajouter ?
Jihad CHAMAS
Baalbeck


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