Mademoiselle sainta, jeune et séduisante intello qui, par le seul magnétisme de ses yeux charbonneux, a métamorphosé ses élèves en dramaturges amateurs d’Albert Camus. La sainte.
Monsieur Machin, à cause de qui le petit a raté sa cinquième parce qu’il était psychologue rigide ou franchement incompétent. « Toujours en grève », fainéant, planqué, fonctionnaire, quoi. Le diable.
Bien sûr, chacun de ces clichés recèle une part de vérité. Mais l’ordinaire du prof ordinaire reste une terra incognita. À l’instar des audiences judiciaires, les classes ne sont filmées qu’à titre exceptionnel et lorsqu’elles le sont, seule la partie émergée de l’iceberg devient visible. À ma connaissance, on n’a pas souvent montré au journal télévisé ou dans un documentaire un prof en train de corriger ses copies ou de préparer ses cours (activités assez peu cinégéniques, il faut le reconnaître).
Mal payés, maltraités ou privilégiés, tour à tour voués à un sacerdoce ou à une sinécure, les profs sont continuellement à plaindre ou à blâmer. Dans les dîners de famille comme dans les réunions mondaines, l’étonnement est le même que face au Persan de Montesquieu : « Ah ! Ah ! Madame est prof !...Comment peut-on être prof aujourd’hui ? » Autrement dit : il faut être maso ou à côté de la plaque !
Les intéressés eux-mêmes se posent la question. Un sondage récent nous apprend que plus que la moitié d’entre eux voudraient se reconvertir immédiatement s’ils en avaient la possibilité(1). Mais je parie que si on leur avait posé la question autrement : « Quel autre métier voudriez-vous exercer ? », à peu près la même proportion aurait répondu : « Aucun autre. » Non parce que les profs ne savent rien faire d’autre, mais parce qu’ils ne se verraient, pour rien au monde, dans une autre peau que la leur. Aucun métier ne vous procure en effet cette impression cyclothymique de joie et de souffrance, de fierté et de frustration, de noblesse et d’inutilité. Hors ses phases dépressives, les phases maniaques que traverse le prof sont sa drogue dure. Et il n’ose guère l’avouer de peur de se faire taxer d’imposteur par ses pairs, mais au fond il est prof et il aime ça.
Lorsque je prends ma voiture pour me rendre à l’école et que je roule très tôt, vers 7 heures du matin, je les vois venir à moi, ces automobilistes, silhouettes figées derrière le volant, dodelinant doucement au rythme des accélérations et des ralentissements du trafic, cheminant parallèlement, sans fin, le matin dans un sens et le soir dans l’autre. Regardent-ils encore le ciel ? Souvent, à ces heures crépusculaires, les nuages au-dessus d’eux déploient pourtant des féeries.
« J’aime les nuages...Les nuages qui passent... Là- bas... Là-bas... Les merveilleux nuages ! »
Au lieu de cela, ils foncent, ils se dépassent, ils klaxonnent, et quand ils sont englués dans les embouteillages, ils trépignent et maudissent tous les autres.
Mon vœu secret : que mes élèves, devenus adultes, quand ils se retrouveront au volant parmi les autres forçats, apercevant les nuages et songeant à ces mots de Baudelaire qu’ils auront étudié avec moi, se souviennent qu’il existe une autre vie, plus haute, plus intense, plus vraie que leur vie. La vie dans les livres. Que cela, au pire, les aide à supporter leur sort ; au mieux, que cela les pousse à « la révolte ».
Bien sûr, tous les matins, je prends la file derrière un volant, tout comme eux, mais je roule en sens inverse, littéralement. Ce qui m’attend au bout de ma route à moi, c’est ma liberté.
Absolue gratuité de l’acte d’enseigner la littérature. Absolue légèreté du professeur debout face à ses élèves, sans autre autorité que celle qui lui vient de vieux amis nommés Montaigne, Flaubert, Molière ou Colette, et dont il sent la main sur son épaule. « Dis-leur que rien de ce qui est humain ne leur est étranger », souffle le premier, reprenant le mot célèbre de Térence. « Fais-les rires de nos vices, qui sont aussi les leurs », murmure le deuxième. « Inculque-leur ma haine de la médiocrité », gueule le troisième. « Berce-les du chant de mes oiseaux, de mes nids, de mes forêts », dit la dernière.
Absolue jouissance de la transmission. Préparer un cours puis le donner. Travail d’artisan à l’ancienne.
Oui, c’est en cela que le métier de professeur reste – pour combien de temps encore ? – un métier de privilégié – malgré le regard péjoratif de certains parents. Moitié savant fou, moitié saltimbanque. Un métier libre, hors du monde réel, et tant mieux puisque le monde réel nous présente un visage de plus en plus haïssable. Cet honneur et ce privilège d’enseigner devraient faire notre fierté. Nous devrions le défendre bec et ongles, chers parents, non par corporatisme, mais au nom de l’intérêt général. Pour que subsiste cette bulle de silence et de gratuité où les enfants peuvent grandir en paix.
La bulle se fissure, toutefois, je ne le perçois que trop. Lorsqu’elle sera crevée et qu’y entreront définitivement les contraintes et les mesquineries du monde nouveau, lorsqu’on aura fait de l’école une entreprise comme les autres, alors c’en sera fini.
Alors, il sera temps de changer de métier.
Diya Fawaz WAZEN
(1) D’après un sondage réalisé par les étudiants de la Fsedu de l’USJ en janvier 2013.


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