Il serait intéressant de rappeler qu’avant Taëf, la parité confessionnelle n’existait pas. En effet, au Parlement, pour chaque 6 députés chrétiens, les musulmans n’avaient droit qu’à 5 députés. Ce système se basait sur le recensement de 1936 qui montrait une avancée démographique des chrétiens par rapport aux musulmans (voir L’Orient-Le Jour du 28 février 2013).
À la fin de la guerre civile, et alors même que l’avantage du rapport démographique avait nettement basculé d’un camp à l’autre, l’accord de Taëf a abandonné la loi du nombre pour consacrer la parité confessionnelle (entre chrétiens et musulmans) tout en la soumettant à la condition primordiale du vivre-ensemble et de l’unité nationale. Il est très important de noter que les trois principes sont interconnectés. L’accord de Taëf est un contrat social, un compromis d’intérêts politiques entre plusieurs communautés, et non pas un menu à la carte où certains peuvent choisir les principes qui leur conviennent (la parité confessionnelle) et en abandonner d’autres qui leur conviendraient moins (le vivre-ensemble et l’unité nationale). Le fait pour certaines communautés d’abandonner certains principes de Taëf mènera inéluctablement d’autres communautés confessionnelles à abandonner, de façon réciproque, d’autres principes du même accord.
Il reste que la proposition de loi dite « orthodoxe », même si elle ne sera pas définitivement adoptée, n’en a pas moins précipité la mort de Taëf. Ne serait-ce qu’en dévoilant clairement les intentions de la plupart des communautés confessionnelles libanaises à vouloir résilier le projet libanais du vivre-ensemble (séparer les électeurs de confession différente), cette proposition de loi a donné un de ces coups fatals à un accord de Taëf désormais agonisant, et a ainsi mis fin aux engagements synallagmatiques des communautés entre elles. Devant cette nouvelle réalité, la communauté sunnite ne peut plus se permettre d’être la seule grande composante de la société libanaise qui porte un idéal utopique de fraternité illusoire entre Libanais, alors que toutes les autres grandes communautés se comportent comme des associés-adversaires qui veulent chacun sa part du gâteau, voire même une part plus grande que celle qui leur serait justement due. Le vote en faveur du projet de loi Ferzli constitue une réponse on ne peut plus claire au dernier discours de l’ancien Premier ministre Hariri. Ce discours (14 février 2013), s’il est relu après le vote de la proposition de loi en question devant les commissions parlementaires (19 février), bon nombre des idées qu’il contient sembleraient s’être transformées brusquement en un ensemble d’idées « hippies » (unité nationale, vivre-ensemble, édification d’un État civil) qui appartiendraient plus au monde imaginaire des bisounours (amour, paix, tranquillité) qu’à la nouvelle réalité triste du pays (chronique d’une division annoncée).
Certaines voix s’élèvent au sein de la communauté sunnite pour dire qu’il est peut-être temps de sortir de ce qui est avéré n’être qu’un rêve, de quitter le « politiquement correct », et de parler un langage cru, d’ailleurs exactement le même langage qui est parlé par les autres communautés. Selon cet avis de plus en plus majoritaire, il ne reste à la communauté sunnite qu’à entrer dans le jeu et même à surenchérir en faisant valoir ses droits dans le système communautariste voulu. En d’autres termes, dans un système de cloisonnement confessionnel, les revendications de la communauté sunnite devraient être les suivantes : si certains veulent diviser les électeurs libanais selon leurs communautés (confessions), nous sommes d’accord, mais dorénavant chaque communauté doit avoir un nombre de députés proportionnel à son poids démographique. Après tout, ne s’agit-il pas d’une représentation juste et effective du peuple libanais que les tenants de la proposition Ferzli défendent vigoureusement ? Alors en toute simplicité, une vraie représentativité ne peut se réaliser qu’en respectant le nombre d’électeurs au sein de chaque circonscription (groupe de votants). En l’occurrence, la communauté confessionnelle constitue la circonscription électorale. Par suite, il faut octroyer à cette circonscription (communauté confessionnelle) un nombre de députés proportionnel au nombre de ses électeurs.
En somme, un sentiment de grande inquiétude commence à se généraliser au sein de la communauté sunnite, et qui consiste à dire que le cercle de la coalition des minorités est désormais bouclé face à la majorité confessionnelle dans la région. Vouloir isoler toute une communauté en isolant le parti ayant la plus grande représentativité au sein d’elle aura certainement des effets néfastes, voire catastrophiques. Ce seront exactement les mêmes effets produits par la fameuse politique d’isolement prônée par le Mouvement national au début de la guerre civile libanaise à l’encontre des Kataëb et qui n’a récolté que plus de popularité pour ce parti au sein de sa communauté, mais plus de radicalisation aussi.
Aux représentants de la communauté sunnite qui sont encore réticents devant l’option communautariste (qui continuent à croire peut-être un peu naïvement au « Liban en premier »), la base populaire semble très tentée de dire ce qui suit : il est peut-être décevant d’abandonner certains idéaux (qui ne le sont plus d’ailleurs faute d’associés dans un rêve d’unité), mais la politique ne peut être que l’art du possible. Réveillez-vous, il n’est jamais trop tard.
Sagi SINNO


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve