Mais d’abord la fiche signalétique d’un quidam telle qu’établie par les moukhabarate: Toshifumi Fujimoto; 45 printemps; chauffeur de poids-lourd; a récemment quitté le pays du Soleil levant; s’est rendu à Alep via Damas, pour ne pas rater l’essentiel; doit présentement se prélasser le long de la ligne du front; prenait, aux dernières nouvelles, des photos de combats rapprochés!
Pourquoi aimons-nous tant les périls?
Les images magnifiées des catastrophes naturelles et de la violence des hommes nous sont quotidiennement servies sur le petit écran, en mode delivery. Mais la recherche du sensationnalisme par les médias (et l’odeur de sang qu’il charrie) reste factice et nous laisse hors d’atteinte. Que cherchons-nous alors dans la proximité du danger? L’aventure! Ce sel de la vie qui donne subrepticement le sentiment de la liberté reconquise.
Toshifumi Fujimoto, qui a voulu échapper à la trilogie «métro, boulot, dodo», s’est présenté aux reporters de guerre comme un «touriste en zone de conflit, entre le samouraï et le kamikaze». Il s’est d’ailleurs empressé d’ajouter: «C’est très excitant et le pic d’adrénaline est incomparable.» Y aurait-il un rapport entre liberté, roulette russe, exaltation et panache?
Comme son compatriote Mishima, qui avait programmé son propre suicide, son propre sacrifice devant les médias, l’impétrant en l’espèce n’a pas renoncé à une certaine théâtralité. Loin de là, et devant les caméras, il s’est réclamé d’une forme ostentatoire du sublime. Car l’héroïsme barbare, le courage, ces vertus nobles ne sauraient à aucun moment se passer de publicité (Bénichou).
Autrement, quelle déveine que de s’étioler dans un pays policé comme le Japon où rien ne se passe plus. Aussi faut-il qu’il y ait péril en la demeure pour retrouver le goût impétueux et irrépressible de la vie.
Si les sociétés idéales sont affaire de démocrates apaisés, de bonne gouvernance, d’individus anonymes et de contribuables soucieux de conserver leurs acquis, l’espace liberté est, en revanche, affaire de barricades, d’opprimés et d’insurgés. Il est affaire de revendication car il faut bien prendre des risques pour les libertés. Le père Sélim Abou s.j. a bien élevé sa voix (du temps de l’occupation) pour dire «les colères de l’université». Que la jeunesse frustrée était belle alors! Sa violence difficilement contenue défiait l’establishment servile et ses génuflexions devant les maîtres de l’heure. C’était dans l’attente d’une liberté qui se révéla par la suite une émotion fugace... vécue comme un grand soir.
Ainsi, en renversant les données, ce serait le péril qui ferait le héros, comme le théâtre ferait le cabotin, et l’adrénaline la liberté.
Youssef MOUAWAD

