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Nos lecteurs ont la parole

Camille Aboussouan omniprésent

Ibrahim NAJJAR
Camille Aboussouan fut un homme multiple et unique à la fois. On ne peut en évoquer le profil et le parcours sans citer quelques-unes de ses activités marquantes: le Pen Club pour les hommes de lettres, le Festival de Baalbeck pour les mélomanes et les férus de théâtre, l’Apsad pour la protection des sites et des anciennes demeures, le musée Sursock, les vestiges nationaux...
Ses principales publications, outre ses Mémoires et souvenirs et une traduction inspirée du Prophète de Gebran, s’intitulent: Les Cahiers de l’Est, Le Livre et le Liban, L’Architecture libanaise du XVe au XIXe siècle.
Homme de goût, de lettres, de culture, de patriotisme, de fidélité, Camille Aboussouan avait finalement cédé au sort qui l’obligeait à quitter Dhour Choueir pour son domicile du Quai Branly. Il avait réussi à transporter une magnifique bibliothèque et des manuscrits précieux qui faisaient à la fois sa richesse et sa fragilité. Comment vivre dangereusement, en effet, aux côtés des parchemins rares dans un univers muséal, alors que les blindés syriens sont aux portes, au cœur de la montagne libanaise?
En fait, ce grand esprit, ce collectionneur averti était resté attaché au passé, sa famille; ses père et mère sont au cœur de chacune des pages de son dernier ouvrage, peut-être aussi du matin de chacun de ses jours. Les reliques du mandat français, les livres anciens, la mythologie phénicienne, l’architecture originale des maisons anciennes, tout cela fut catalogué par la maison Sotheby’s pour la vente des 17 et 18 juin 1993, intitulée «Library of Camille Aboussouan». Dommage que ni le Liban officiel ni un mécène de chez nous n’ait pu préempter ces objets, cette âme d’un certain Liban.
Bien sûr, nous savions tous qu’il a été ambassadeur délégué permanent auprès de l’Unesco, mais jusqu’à récemment, j’ignorais que Camille Aboussouan fut, entre 1932 et 1937, interne au collège de Antoura, de la classe de quatrième à la classe de philo, où il a eu pour compagnons, par ordre alphabétique: Antoine Baroud, Kamal Goumblat, avec un G et un seul T, Jean Hache, Wajih Saadé, Émile et Louis Torbey.
Cet homme qui nous a quittés est omniprésent. Non pas parce qu’il fut déterminant pour la politique de son temps, mais parce que la culture est ce qui reste, comme on dit, quand on a tout oublié. Parce que je pense que notre empire ici est un espace infini d’icônes littéraires. Qu’est-ce que la politique, le droit, la science, la technique et l’argent sans la culture? Qui se souvient donc qui gouvernait Athènes au temps de Socrate? Ou la France au temps de Lavoisier? Ou le Liban au temps de Gebran?
En évoquant, dans son dernier ouvrage, sa maison de Dhour Choueir, Camille Aboussouan écrit qu’il avait pu écouter, la nuit, le nay du soldat paysan alaouite à ses portes. Je cite: «Vers 8 heures, je vis apparaître cinq chars et un camion de parachutistes qui franchirent la grille d’entrée et se placèrent autour de notre maison et sous les pins du jardin. Un officier de cavalerie sonna à la porte. Je lui ouvris. Il me déclara: “Nous venons vous protéger.” Je l’invitai à entrer au salon et tentai de le convaincre de s’installer ailleurs, où de nombreuses maisons, étant durant l’hiver vides et sans meubles, pouvaient mieux que la nôtre, habitée, les satisfaire. En vain. J’étais consterné et atterré.»
Il ajoute: «Aujourd’hui que l’armée syrienne est retournée chez elle, vingt-sept ans après, furieux, indigné et stupéfait, je retrouve une ruine, les murs délabrés couverts d’inscriptions et de graffitis idéologiques, les salles de bains disparues, les centaines de volets, fenêtres, portes... les belles pierres taillées de l’escalier d’entrée et des vérandas enlevées, deux cents pins arrachés, des tranchées profondes pour chars dénaturant la colline, la grille évaporée. Bref, un désastre!»
Pourtant, Camille Aboussouan trouve la force d’affirmer que la fille de ce même officier de cavalerie dont les chars avaient envahi sa propriété en 1978, devenue étudiante de droit en France, a pu s’appuyer sur son propre bras pour se diriger – la mariée était-elle donc si belle? – vers le registre de mariage du maire d’Aix-en-Provence.
Il est vrai qu’en 2008, les troupes syriennes avaient formellement quitté le Liban.

Ibrahim NAJJAR
Camille Aboussouan fut un homme multiple et unique à la fois. On ne peut en évoquer le profil et le parcours sans citer quelques-unes de ses activités marquantes: le Pen Club pour les hommes de lettres, le Festival de Baalbeck pour les mélomanes et les férus de théâtre, l’Apsad pour la protection des sites et des anciennes demeures, le musée Sursock, les vestiges nationaux...Ses principales publications, outre ses Mémoires et souvenirs et une traduction inspirée du Prophète de Gebran, s’intitulent: Les Cahiers de l’Est, Le Livre et le Liban, L’Architecture libanaise du XVe au XIXe siècle. Homme de goût, de lettres, de culture, de patriotisme, de fidélité, Camille Aboussouan avait finalement cédé au sort qui l’obligeait à quitter Dhour Choueir pour son domicile du Quai Branly. Il avait réussi à transporter...
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