Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Par la faute des vendeurs de rêves

Par Mana ELAC
C’est en rentrant chez moi que j’ai aperçu cette affiche placardée sur la route menant de Hamra à Achrafieh, sur le Ring. J’étais ivre. Un verre de trop dans le nez. Du vin je crois, ça n’a aucune importance, je ne me souviens plus.
Ce panneau publicitaire, par contre, je m’en souviens. Une œuvre des vendeurs de rêves, les mêmes qui retouchent les gazelles en couverture des magazines, à coups de logiciels, de bronzage made in Photoshop.
J’ai rendu en rentrant chez moi. J’ai titubé jusqu’à la salle de bains, puis de la salle de bains jusqu’au lit. Je ne sais même pas comment je suis rentrée à la maison.
Mais je n’ai pas oublié le panneau.
Énorme. Le font blanc. Au milieu, une balance gigantesque qui occultait le reste.
Sur le cadran de la balance, « joy », tape-à-l’œil, rouge carmin, avec pour slogan : « What will you gain when you’ll lose ? »
J’ai fondu en larmes. Sur le coup. Mes amis n’ont pas compris.
Ils ont tenu l’alcool pour responsable, il est vrai que j’étais dans un sale état et que les bêtises que je racontais quelques instants plus tôt prêtaient à confusion.
Je ne leur en veux pas. Ils ne peuvent pas comprendre.
Le produit miracle ? Des céréales. Et j’ai pleuré.
J’étais faible, j’étais jeune, j’étais influençable. Et une partie de moi est morte par la main des vendeurs de rêves.
Perdre du poids ne m’a jamais rendue heureuse. Perdre du poids a emporté mon adolescence loin, trop loin, à coups de salades sans sauce et de céréales miracles. J’ai honte.
Il y a deux ans, à 17 ans, j’ai arrêté de manger. Un régime idiot, qui a mal tourné. En y repensant, je n’avais pas besoin de perdre du poids. Mais j’ai sombré. Je me suis enfermée dans un monde hermétique à la nourriture, comme aux autres. Un monde que je m’étais fabriqué sur mesure, et qui me torturais avec amour. Je suis entrée dans cette cage, et j’ai fermé la porte. J’ai perdu 10 kilos en 4 mois. Mon entourage n’a rien vu venir. Moi non plus d’ailleurs. Je me trouvais laide, difforme. Je côtoyais ma balance six à dix fois par jour, me faisais violence pour avoir pris 100 grammes. J’ai fini à 45 kilos pour 1m64. Et je me trouvais toujours aussi grosse, même après m’être évanouie en plein supermarché. Pareil lorsque j’ai été hospitalisée pour infection rénale. Je me souviens lorsque mon père m’a lancé : « Je pensais que tu étais intelligente, mais au final, tu n’es qu’une idiote superficielle, comme celles de la télé. » J’ai tout perdu cette année-là.
J’ai eu mon bac littéraire avec mention. C’était tout ce qui me restait. Avec la peur du regard des autres, de la nourriture. De mon propre corps. Ce n’est pas une question de poids, d’esthétique, ce n’est pas vouloir être jolie. Plus maintenant. « La confiance c’est bien, mais le contrôle, c’est mieux. » Avoir prise lorsque tout s’effondre autour de vous, comme de vulgaires châteaux de cartes.
La haine du féminin, de toutes ces formes répugnantes, une haine inspirée par les vendeurs de rêves, par une société qui nous inculque qu’une femme ne sera jamais aimée pour ce qu’elle est, qu’elle devra toujours être « assez bien pour ». Et cet assez bien est toujours défini par quelqu’un d’autre. Quelqu’un de l’extérieur.
Je pense qu’à 4 heures 26 du matin, j’ai enfin une chance de dormir.
C’est en rentrant chez moi que j’ai aperçu cette affiche placardée sur la route menant de Hamra à Achrafieh, sur le Ring. J’étais ivre. Un verre de trop dans le nez. Du vin je crois, ça n’a aucune importance, je ne me souviens plus.Ce panneau publicitaire, par contre, je m’en souviens. Une œuvre des vendeurs de rêves, les mêmes qui retouchent les gazelles en couverture des magazines, à coups de logiciels, de bronzage made in Photoshop.J’ai rendu en rentrant chez moi. J’ai titubé jusqu’à la salle de bains, puis de la salle de bains jusqu’au lit. Je ne sais même pas comment je suis rentrée à la maison.Mais je n’ai pas oublié le panneau. Énorme. Le font blanc. Au milieu, une balance gigantesque qui occultait le reste.Sur le cadran de la balance, « joy », tape-à-l’œil, rouge carmin, avec pour...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut