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Nos lecteurs ont la parole

L’amour de la langue

Par Noha M. GEMAYEL INGEA
Après l’exposé de l’invité d’honneur, M. Salah Stétié, au colloque du musée Sursock, le 4 mars 1990, une réflexion de l’ambassadeur Ghassan Tuéni, « penser en français, écrire en arabe », et penser en arabe et écrire dans une langue aimée, ne m’a pas laissée indifférente. Elle m’invitait à la réflexion sur un sujet dont la singularité m’intéressait particulièrement.
Quel est le lien entre l’amour de la langue et la citoyenneté ? Nous Libanais, comment pouvons-nous penser dans la langue aimée une identité qui lui est étrangère, ou plus exactement différente ?
Quel est le secret de ce mariage ? Amour de la langue, citoyenneté culturelle, identité, les composantes convergentes qui sont vraisemblablement les prémices de la citoyenneté universelle à venir.
Penser dans une langue aimée est l’expression du lien profond et confus des origines. C’est peut-être les mêmes gènes qui nous habitent depuis la nuit des temps et qui se révèlent par l’écrit. Le moyen le plus crédible pour démasquer les états d’âme, les malentendus, les frustrations et l’égarement d’une appartenance commune, commune par ce qui nous lie à la douce Méditerranée. Les horizons de la grande bleue n’ont plus de frontières. Elle nous invite à aller vers d’autres cieux à travers le langage et la culture, pour que naisse ou renaisse la « Cité de l’homme ».
C’est un droit que la Méditerranée revendique. Elle revendique son patrimoine, le berceau de diverses cultures, de croyances multiples et d’ethnies plurielles. C’est dans la diversité originelle et universelle de cet espace de sérénité que nous avons appris la science du dialogue et le vivre des différences en respect mutuel, pour que règne la paix dans les cœurs, dans un monde fait de composantes éparses ou complémentaires.
Cette façon d’être et d’agir relève de l’éthique et de la grande intelligence. L’éthique et l’intelligence s’élèvent au-dessus des contingences et protègent, par le fait même, cette diversité de se convertir en malentendu et en confrontation.
Mais comment concilier ce tout et ce pas assez ? Pour comprendre ce phénomène répandu dans l’espace francophone, par exemple, et qui se répand de plus en plus dans des espaces culturels différents, et c’est tant mieux, c’est à la Francophonie de répondre. C’est à elle d’ailleurs que je posais cette question, parmi d’autres, par une lettre que j’adressais à l’ambassadeur auprès de l’Unesco, M. Camille Aboussouan, et au président Charles Hélou, membre du Haut Conseil de la francophonie, à Paris, le 27 novembre 1990, qui décida de la soumettre au président Senghor. Une lettre dont une des interrogations concernait justement la langue, la culture et la citoyenneté.
Pourquoi à la Francophonie de répondre ?
Les cultures dont l’origine est latine ont un impact profond sur la façon de penser de la personne et des populations. Elles les préservent aussi dans leurs spécificités dont elles s’imprègnent et les vivent en parfaite harmonie avec leur culture d’origine. Les spécificités sont un apport précieux à la diversité culturelle qui incite, forcément, à la recherche d’autres cultures. La culture devient alors un concept, indéfectible, de communication et, par conséquent, de reconnaissance de nombre de peuples et d’ethnies qu’on ne connaît pas encore. La culture c’est, aussi, savoir se parler.
Malgré les dommages commis par la colonisation, les peuples colonisés ont gardé une nostalgie incontestable à l’adresse du métissage de la culture et de l’identité. Ces deux composantes ont vécu ce phénomène à caractère de synthèse comme une « seconde nature ».
Mais, tout de même, il reste une question à se poser. Ce métissage pourra-t-il survivre aux bouleversements idéologiques à long terme ? Ce métissage n’est pas de la suprématie intellectuelle. Un slogan que la démagogie a érigé en système de déstabilisation. Et ça a marché. Il n’y a pas une première identité et une autre identité. On est soi-même, et l’autre est lui-même. Ce métissage est l’opportunité même pour des identités, justement différentes, de vivre en complicité et hors normes des concepts venus d’ailleurs ou de nulle part et génèrent, par le fait même, une communion entre les hommes de cet univers. C’est l’évolution naturelle des choses. L’homme étant destiné à vivre, en conciliation, un intérêt commun, un témoignage de vie, c’est-à-dire exister pour soi-même et pour les autres.
Ce métissage est-il perdu à jamais ? Perdu dans une cacophonie d’intérêts politiques et économiques, inextricables, qui laisse libre cours à une multitude de courants qui prolifèrent au détriment d’une osmose qui rassemble. Le lien affectif qui s’est avéré entre les individus et les populations a, quand même, survécu aux souffrances infligées aux peuples de ces pays, colonisés ou sous mandat, par une administration qui agissait sans égards et souvent sans pitié.
Une haine entretenue, de surcroît, pendant des décennies contre le colonisateur n’a pas réussi à assassiner ce patrimoine à caractère innovateur. Cette culture, qu’ils ont vécue en partage dans la langue aimée, n’a pas fini de remuer un questionnement douloureux, de part et d’autre, qu’ils voudraient bien ne plus se poser au bénéfice d’une mémoire joyeuse et... nostalgique d’un « moi-même en diversité culturelle ». C’est peut-être ici que se situe la « question ». Une question dont la réponse est dans le respect, ferme et sans ambiguïté, à l’évolution. L’évolution s’oppose farouchement à tout ce qui peut entraver son parcours. L’histoire de l’humanité en témoigne. Voici une preuve de plus à l’histoire de l’évolution.
En mars 2003, le président Jacques Chirac était en visite en Algérie. L’accueil officiel était grandiose. Mais ce qui est à signaler, c’est l’enthousiasme de la population, toutes générations confondues, qui exprimait, en chœur, haut et fort, défiant tous les interdits à la libre expression, sa nostalgie d’une époque enrichissante. Le débordement de cette foule en délire était l’expression d’un sentiment de frustration. C’était aussi un hommage. Un hommage à la culture. S’il est vrai... la culture c’est ce qui reste après avoir tout oublié.
La réponse de l’ambassadeur Ghassan Tuéni était, sa vie durant, vivre intensément plusieurs cultures qu’il exprimait dans plusieurs langues aimées. Le géant a gardé la majeure partie de sa culture universelle et les synthèses qu’il en tirait, à son pays, le Liban.
Après l’exposé de l’invité d’honneur, M. Salah Stétié, au colloque du musée Sursock, le 4 mars 1990, une réflexion de l’ambassadeur Ghassan Tuéni, « penser en français, écrire en arabe », et penser en arabe et écrire dans une langue aimée, ne m’a pas laissée indifférente. Elle m’invitait à la réflexion sur un sujet dont la singularité m’intéressait particulièrement.Quel est le lien entre l’amour de la langue et la citoyenneté ? Nous Libanais, comment pouvons-nous penser dans la langue aimée une identité qui lui est étrangère, ou plus exactement différente ?Quel est le secret de ce mariage ? Amour de la langue, citoyenneté culturelle, identité, les composantes convergentes qui sont vraisemblablement les prémices de la citoyenneté universelle à venir.Penser dans une langue aimée est...
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