Toujours les mêmes guerres à la télé. Les mêmes crises. La même ligne éditoriale. Tous les jours, tout le temps. On marche, on court. On reste en ligne. Tout ce temps passé loin de la ligne droite. Ce temps de vie. De rage. Sans écrire. Dans un tunnel. J’ai perdu ma connexion. Je ne suis plus en ligne. Au bout, une lumière. Une envie. Une respiration. Un souffle. Dans le micro de mon téléphone intelligent. En ligne. En temps et en heure. Enregistré. Posté. Sur le réseau. Social, il paraît. Social mais en ligne. Aligné, le temps. Les rappels. Les ordres. Les rappels à l’ordre. Rappelle-toi. Rappelle-toi tout ce temps, tous ces jours sans une ligne. Tout ce vide sur ta ligne de temps.
Et puis voilà, on nous a dit que c’est une nouvelle année. Ou presque. Ou pas. Le beau temps des bilans. Celui de 2012. Salé. Comme les factures. Comme tous ces papiers écrits en gras et qui regorgent de nombres qu’il faut qu’on déchiffre. Comme tous ces chiffres que l’on nous aligne. Comme toutes ces questions de sous. Tous ces sous dont on parle en permanence. Toutes ces permanences qu’il faut monter pour tous ces problèmes de sous. Il en vient de partout. Des problèmes, pas des sous.
Alors, on se met à compter. Tout. À tout compter, mais pas à compter sur tous. Alors que, pourtant... Les uns, c’est un multiple des autres. On compte chacun dans son coin. La théorie des ensembles n’a plus la cote. On compte, in-di-vi-du-elle-ment. On compte tout. Mêmes les caractères. La taille des textes. Il faut écrire des messages courts. Il faut se dépêcher pour dire les choses, pour les écrire, pour les lire aussi. Le temps est compté, c’est sans doute pour ça. Le temps, les sous. Un compte. Un compte de faits. Faits d’hiver. Faits accomplis. Plus la peine d’acheter des consonnes. Les lettres ne comptent plus. On nous abreuve de chiffres tout le temps. C’est ça une nouvelle année. Des chiffres. À l’excès. À l’Excel. On passe par tous les types d’opérations. Barèmes. Budgets. Tranches. Cotisations. Taux. Balances. Produits intérieurs. Paradis fiscaux. C’est un enfer. Les niches. Tout y passe. On en fait tout un monde. Un monde de brutes. C’est net.
On en oublie de se regarder dans les yeux. D’apprendre à continuer à se connaître. On en oublie la chaleur humaine. On en oublie les autres.
On en oublie des choses en se noyant dans les chiffres. On en oublie un peu l’essentiel, même s’ils en font aussi partie, de l’essentiel, les chiffres. On en oublie de s’aimer. On en oublie qu’on est pluriel. On se divise. On multiplie les erreurs. Les horreurs aussi. On oublie de construire ensemble. On en oublie les petites choses toutes simples qui peuvent faire un bonheur. On échafaude des opérations compliquées. On se complique les choses. En chiffres. On en oublie les êtres. Les humains derrière les additions. On en devient égoïste. À en manquer de retenue. On ne peut plus que compter sur soi. Et encore.
Oui, il faut compter. Oui, il faut chiffrer. Oui, il faut des marchés. Mais il faut marcher ensemble. Avancer ensemble. Sans calcul. Aussi. Surtout. Sur tous ces chiffres, marcher, la main dans la main. L’un ne va pas sans l’autre. Les chiffres et les êtres. Sur la ligne du temps.
Adriana LEBBOS


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