Le jeudi 31 janvier, l’ancien Premier ministre libanais Saad Hariri déclarait, lors d’un entretien télévisé, qu’il était personnellement attaché au mariage contracté devant les autorités religieuses pour lui et pour sa famille. En tant que responsable politique cependant, Saad Hariri a reconnu qu’il ne pouvait ignorer le choix légitime de quiconque souhaite contracter mariage en dehors des règles religieuses. Au nom de ses responsabilités politiques, Hariri a donc déclaré ne pas être hostile à un contrat de mariage civil optionnel, dans le cadre des lois libanaises.
On ne voit pas de différence notoire entre la position de Mgr Paglia et celle de Saad Hariri en matière d’union matrimoniale dans le cadre adéquat du code civil et patrimonial. L’un et l’autre insistent sur la conception traditionnelle de la religion dont ils relèvent. L’un et l’autre adoptent, cependant, une position très ouverte entièrement soucieuse des droits et des libertés individuelles fondamentaux dont la protection relève exclusivement du politique. Mgr Paglia ne prétend certainement pas désacraliser le mariage chrétien, et Saad Hariri n’a pas affirmé un seul instant sa volonté de s’en prendre à l’islam. Tel est l’enjeu du débat actuel sur le mariage civil au Liban. Au-delà des considérations philosophiques traditionnelles et au-delà des combats virulents sur la laïcité, cette affaire pose une question cruciale: quel rôle a le politique dans le statut personnel?
Une telle lecture remet donc le politique au cœur du débat. Elle permet d’atténuer le côté émotif de la discussion et d’aborder sereinement la question du sacré dans la vie publique. Elle réoriente le regard de l’observateur vers l’individu et sa dignité inaliénable, raison d’être et finalité du vivre-ensemble, tout en respectant le patrimoine culturel des uns et des autres.
Mais l’intervention de Saad Hariri ne se résume pas à son opinion personnelle sur le mariage civil optionnel. Cette position rentre dans le cadre plus général de son attachement à l’unité du peuple libanais que le projet de loi Ferzli-orthodoxe cherche à disséquer dans ses moindres composantes. La proposition Hariri forme un tout, y compris certains remaniements constitutionnels comme le fait d’inclure la Déclaration de Baabda dans le préambule de la Constitution, de dissocier la déconfessionnalisation politique et l’élection d’un Parlement libéré de l’hypothèque du prorata confessionnel, de mettre en place un Sénat pouvant garantir les aspirations des communautés libanaises, etc.
Dans l’ensemble, Hariri semble avoir fait des concessions sur le calendrier prévu par Taëf. Est-ce un signe de faiblesse? Rien n’est moins sûr. La vie publique libanaise est empoisonnée et paralysée par le régime confessionnel. Affirmer cela est devenu une litote indigeste. Sans le régime confessionnel, que seraient les armes du Hezbollah chiite sinon un tas de ferraille?
On peut s’égosiller longtemps en disant «non» aux armes du Hezbollah, rien ne changera tant que le système confessionnel est en place. Nul ne songe à se lancer dans une guerre destructrice pour régler le problème de cet arsenal. L’atténuation du poids de son caractère confessionnel permet d’assainir la vie publique. Comment? En renforçant la protection des droits fondamentaux de chacun. La proposition du mariage civil optionnel constitue, dès lors, une porte d’entrée adéquate vers cela. On comprend mieux pourquoi la fièvre sectaire est montée en flèche, dès le lendemain de la déclaration Hariri, chez tous ceux qui continuent à percevoir l’individu libanais comme émanation d’un groupe.
Dans sa globalité, l’initiative Hariri sort du cadre des compromis confessionnels traditionnels. Elle est sans doute une bonne réponse démocratique qu’une société civile peut apporter face à un arsenal confessionnel.

