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Nos lecteurs ont la parole

Il y a vingt-cinq ans, Émile Bitar...

Par Gédéon MOHASSEB
Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis le décès prématuré, le 8 février 1988, de l’ancien ministre Émile Bitar, qui n’avait que 56 ans. Il fut pour moi un ami très cher, depuis nos années communes à la faculté de médecine de Montpellier dans les années 1950 et jusqu’à sa mort. En tant qu’ami, j’ai pu apprécier ses grandes qualités humaines. En tant que médecin, j’ai pu être témoin de la vaste étendue de son savoir et de ses compétences, qui lui ont donné une réputation internationale dans le domaine de la rhumatologie. En tant que citoyen, j’ai été témoin de son action politique désintéressée, et de la grande vague de soutien et d’enthousiasme qu’ont suscités son passage au gouvernement et les multiples réformes qu’il a portées.
Vingt-cinq ans après sa mort, je suis heureux de constater que les Libanais ne l’ont pas oublié, que son nom demeure une référence morale et politique, un exemple d’homme d’État intègre et courageux. À chaque fois qu’un homme politique cherche à placer l’intérêt général au-dessus des intérêts privés, les éditorialistes se souviennent d’Émile Bitar et rappellent son combat.
Émile Bitar a occupé de nombreuses fonctions, mais il fut d’abord et surtout un humaniste. C’est cet humanisme profond qui explique son action en tant que médecin et en tant que ministre. Il fut chef de service de rhumatologie à l’Hôtel-Dieu de France et à l’Hôpital Rizk, professeur à la faculté française de médecine, vice-recteur de l’Université Saint-Joseph, auteur de nombreuses publications scientifiques, mais c’est toujours avec sourire, modestie et humilité qu’il recevait tous ses patients, riches ou pauvres, présidents de la République, têtes couronnées européennes ou humbles paysans du Liban-Nord. Il avait guéri la reine Marie-José de Savoie, et cette dernière lui était restée fidèle et correspondait avec lui. Avec le même dévouement, il a soigné gratuitement des milliers de Libanais issus de milieux modestes.
En 1970, à 40 ans, il fut nommé ministre de la Santé publique. Il a révolutionné l’action de ce ministère. On lui doit la création de l’assurance-maladie en 1971, la suppression de l’humiliant certificat d’indigence (« chahadat fokr el-hal »), la création de nombreux hôpitaux et dispensaires, de vastes campagnes nationales d’hygiène, la création de l’école d’infirmières, la mise en place du carnet de santé, la création du Bureau national des médicaments et du Laboratoire central, le passage aux 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dans les hôpitaux, jusque-là inappliqués au Liban, la redynamisation du secteur hospitalier...
Après avoir mené à bien toutes ses réformes, il eut le courage de s’attaquer à de très puissants intérêts privés et mena la fameuse « bataille des médicaments », qui visait à mettre un terme aux abus de certains commerçants peu scrupuleux et à permettre enfin aux Libanais de réduire leurs frais médicaux et de vivre dignement. Pour Émile Bitar, la santé n’était pas une marchandise et l’État se devait de freiner le mercantilisme débridé dans le secteur médical. Lorsque les réformes d’Émile Bitar se sont heurtées au « système » et à la corruption généralisée de la classe politique libanaise, il n’a pas cédé et a préféré démissionner pour défendre des principes et des valeurs. Deux autres jeunes ministres réformateurs du même gouvernement, ses amis Ghassan Tuéni et Henri Eddé, aujourd’hui eux aussi disparus, ont démissionné pour des raisons similaires. Avec eux, c’était peut-être la dernière chance de réformer démocratiquement le système libanais avant qu’il n’explose en 1975.
Georges Naccache et Édouard Saab avaient alors organisé une table ronde à L’Orient-Le Jour avec les trois ministres démissionnaires, et ils saluèrent « ceux qui, pour avoir épousé leur siècle et pour s’être conformés aux impératifs du progrès scientifique, refusent de se renier, au risque de vivre en marge de la république et de se priver des honneurs et des privilèges du pouvoir ». Ils poursuivaient : « De l’attitude des trois ministres frondeurs, on ne retiendra rien de plus qu’une “certaine idée du Liban”. Ils représentent le savoir auprès du pouvoir, et cela implique tout simplement qu’ils rejettent a priori cette notion rétrograde du Liban de papa, avec tous les préjugés dont elle se prévaut et le conservatisme sentimental dont elle se couvre. Rien qu’un État moderne, et c’est énorme. Un État qui cesse de penser “petitement et prudemment”, affranchi du joug des trusts et des lobbies, et qui ose affronter tous les problèmes qui s’opposent à sa croissance. »
Après sa démission du gouvernement, Émile Bitar a poursuivi le combat politique. Il présidait le Parti démocrate qu’il avait fondé avec Bassem el-Jisr, Joseph et Laure Moghaïzel, et quelques autres. Ce parti aujourd’hui disparu était un parti libéral, progressiste, social, démocratique et laïque. C’est à ce parti que l’on doit le premier projet d’unification des statuts personnels au Liban. Ce projet de loi qui prévoyait notamment le mariage civil facultatif a été déposé au Parlement en 1972 par Auguste Bakhos, un député du Parti démocrate. Il est triste de voir que 40 ans après, ce projet n’a pas encore été discuté au Parlement, mais il est par contre réconfortant de voir que la société civile et la jeunesse libanaise poursuivent le combat pour la laïcité et la modernité politique au Liban.
À bien des égards, Émile Bitar fut un exemple et un pionnier. Loin des surenchères confessionnelles, loin des discours grandiloquents auxquels nous sommes habitués au Liban, il s’est efforcé de traiter avec une rigueur scientifique les problèmes quotidiens et concrets des Libanais. Il a réussi à maintenir une indépendance absolue vis-à-vis de toutes les puissances étrangères, quelles qu’elles soient. Il a servi l’État sans jamais se servir. En connaissons-nous de nombreux exemples dans l’histoire de notre pays ?

Professeur Gédéon MOHASSEB
Président de l’Association des amis d’Émile Bitar
Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis le décès prématuré, le 8 février 1988, de l’ancien ministre Émile Bitar, qui n’avait que 56 ans. Il fut pour moi un ami très cher, depuis nos années communes à la faculté de médecine de Montpellier dans les années 1950 et jusqu’à sa mort. En tant qu’ami, j’ai pu apprécier ses grandes qualités humaines. En tant que médecin, j’ai pu être témoin de la vaste étendue de son savoir et de ses compétences, qui lui ont donné une réputation internationale dans le domaine de la rhumatologie. En tant que citoyen, j’ai été témoin de son action politique désintéressée, et de la grande vague de soutien et d’enthousiasme qu’ont suscités son passage au gouvernement et les multiples réformes qu’il a portées.Vingt-cinq ans après sa mort, je suis heureux de constater...
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